7, 8 et 9 janvier 2015, 13 novembre 2015. Jours gravés dans les mémoires, douloureux. Une série d’attentats à Paris. Lamyae Benzakour, en sa qualité de psychiatre spécialisée en psychotraumatologie, a été mobilisée. Dans la rue, sous ces tentes de secours balayées par la lumière des gyrophares. Hagarde parfois, attentive le plus souvent, disponible toujours. Présente auprès des victimes, des proches des victimes, des témoins directs. Des gens de tous âges, femmes et hommes, enfants aussi.

Crises et traumatismes

Elle s’est occupée surtout de ceux du Bataclan, la salle de spectacle où 1500 personnes assistaient au concert du groupe Eagles of Death Metal. 90 morts par balles. Tant de blessés dans leur corps, leur âme. Elle les a accompagnés durant des mois. Un an plus tard, elle s’en est allée. A quitté Paris avec son mari et leur premier enfant. Pour fuir les pots d’échappement et le bruit, dit-elle. Sans doute aussi la résurgence de l’horreur. Direction Genève, opulente, apaisante. Elle a déposé une candidature spontanée aux HUG. On lui a proposé un poste.

Nous constatons des conduites d’évitement. Des mots comme hôpital et oxygène peuvent aujourd’hui faire très peur; on évite de s’informer

Lamyae Benzakour

Le CV est, il est vrai, solide. Elle fut notamment cheffe de clinique assistante à l’Hôpital Tenon-Saint-Antoine de Paris dans l’unité de psychotraumatologie et d’addictologie. En 2018, les HUG la nomment médecin adjointe responsable de la psychiatrie de liaison, département chargé des troubles mentaux pouvant se manifester chez les patients hospitalisés dans les autres services que la psychiatrie. A ce titre, la pandémie l’a placée en première ligne dès mars. Elle y est encore durant cette seconde vague.

Atmosphère de crise qui lui rappelle évidemment Paris en 2015. Son expérience auprès des victimes a été un atout. Mais elle prévient: «C’est un travail d’équipe. Pour prendre en charge l’ensemble des patients de la crise covid, le service de psychiatrie de liaison comprend 12 médecins psychiatres, quatre psychologues et nous bénéficions du renfort d’infirmiers spécialistes cliniques et d’étudiants en médecine.» Lamyae Benzakour a mis en place avec l’ensemble de son équipe un dispositif de dépistage de la souffrance psychique chez les patients infectés par le covid. «Dès le début de la crise, nous nous sommes systématiquement déplacés au lit du malade pour déceler des signes de dépression, de détresse, des troubles de stress post-traumatiques.»

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Au caractère imprévisible et donc très anxiogène du coronavirus se surajoute la solitude de ces patients privés du soutien de leurs proches et entourés de soignants peu identifiables derrière leur masque, surblouse et charlotte. Une présence accrue des thérapeutes à leur chevet est en conséquence requise. «Nous proposons de remplir des questionnaires pour une autoévaluation», dit la psychiatre. Elle poursuit: «Nous pouvons ainsi observer des signes physiques d’anxiété qui ressemblent aux symptômes du virus comme la dyspnée (difficulté à respirer), des tremblements, la sueur qui coule ou encore le cœur qui bat vite.» Par ailleurs, un long séjour aux soins intensifs peut entraîner des troubles confusionnels selon la gravité des cas, le type de sédation administrée et la durée de l’intubation. Le traitement passe d’abord par des mesures non pharmacologiques pour aider les patients à se repérer puis par des médicaments et enfin la psychothérapie.

Les parents de Lamyae Benzakour sont Marocains. Son père banquier a été nommé à Paris, sa mère est juriste mais n’a jamais exercé. Elle naît dans la capitale française. Une sœur à la fois comédienne et juriste, un frère lui aussi comédien à Los Angeles. Enfant, Lamyae avait une mallette de docteur et opérait ses poupées. En grandissant, c’est la philosophie qui peu à peu l’accapare. «Je dévorais Nietzsche et Schopenhauer, ils m’ont permis de prendre de la hauteur. La philosophie est au fond l’ancêtre de la psychiatrie», confie-t-elle. Après le baccalauréat, elle va donc combiner études de médecine et de philosophie. Une somme de travail, on l’imagine, colossale «mais ce fut la période la plus fantastique de ma vie». Elle fait son internat dans l’unité mère-nourrissons au centre hospitalo-universitaire de Strasbourg, exercera ultérieurement en psychiatrie périnatale aux hôpitaux de l’Est parisien.

Des conduites d’évitement inquiétantes

Aujourd’hui on la retrouve boulevard de la Cluse, dans son service de consultation qui fait face aux HUG. La seconde vague fera probablement plus de dégâts «car il y a un phénomène de reviviscence et un épuisement». Elle mène une étude pour mesurer cet impact psychique. Explique: «Nous constatons des conduites d’évitement. Des mots comme hôpital et oxygène peuvent aujourd’hui faire très peur; on évite de s’informer, regarder les informations télévisées.»

Un sondage publié le 6 novembre par la SSR indique que 51% des personnes interrogées décrivent leur moral comme mauvais ou très mauvais contre 26% au printemps lors de la première crise sanitaire. La psychiatre rappelle que les patients bénéficient désormais d’un suivi téléphonique via la plateforme CoviCare, qui permet de conserver un contact avec les thérapeutes après le retour au domicile.

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Profil

1981 Naissance à Paris.

1999 Etudes de médecine.

2005 Bachelor de philosophie à la Sorbonne.

2012 Mariage.

2016 Arrivée à Genève.

2018 Médecin adjointe en psychiatrie de liaison aux HUG.