Les mobilisations des étudiants qui essaiment ces jours en Suisse et ailleurs en Europe frappent les observateurs par leur ampleur, leur jeunesse et leur ton radical. La collégienne suédoise Greta Thunberg – première à avoir manqué les cours les vendredis en guise de protestation – leur sert de modèle d’action. Puis, pour appuyer leurs revendications, les activistes citent les sources officielles, comme les résumés du GIEC à l’intention des décideurs. Mais ils ont aussi, comme source d’inspiration, divers scientifiques, youtubeurs, militants, les films Demain ou Ocean Plastic, le Nobel de chimie vaudois Jacques Dubochet, Pablo Servigne ou encore Jared Diamond, auteur de l’essai Collapse paru en 2004 – une liste loin d’être exhaustive.

Des groupes qui ont émergé récemment sur la scène internationale, comme le britannique Extinction Rebellion, donnent le ton en réclamant notamment des «mesures politiques juridiquement contraignantes pour réduire les émissions de carbone à zéro d’ici à 2025». Parmi les jeunes manifestants suisses circule un rapport de 13 pages de l’ONG The Climate Mobilization, qui fait le constat suivant: la crise est telle que si rien n’est fait dans les dix à quinze prochaines années, la planète aura atteint un stade de «réchauffement apocalyptique». L’idée: puisque les messages des scientifiques ne sont pas écoutés, la société civile doit faire pression sur les élus locaux pour qu’ils agissent plus vite.

Cette organisation américaine, créée par la psychologue Margaret Klein Salamon, entend «lancer une mobilisation climatique d’une ampleur sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale». Elle est née dans la foulée de la «marche du peuple pour le climat» de 2014, première du genre, qui avait réuni 300 000 personnes dans les rues à New York et à peu près autant dans 161 autres pays du monde sous le slogan «There is no planet B».

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Influenceurs

Le contenu des discours est le même, il repose sur ce que disent les scientifiques, qui tirent la sonnette d’alarme depuis près d’un siècle. Mais les lanceurs d’alerte sont toujours plus nombreux. En 1992, au Sommet de la terre de Rio, 1700 scientifiques, dont de nombreux lauréats de Prix Nobel, publiaient une tribune pour appeler l’humanité à freiner la destruction de l’environnement. Vingt-cinq ans plus tard, en 2017, ils étaient 15 364 à signer dans Le Monde un manifeste appelant la société civile à «faire pression».

Dans l’espace francophone, leurs voix sont relayées par des personnalités culturelles, activistes et youtubeurs, qui contribuent à populariser le thème de l’environnement. Comme le cinéaste Clément Montfort, auteur de la websérie Next, Julien Devaureix et son podcast Sismique, ou encore JTerre, un magazine en ligne franco-belgo-suisse lancé par les militants écologistes François Legrand et Félicien Bogaerts, qui fait intervenir experts et «influenceurs francophones». Parmi eux, les ingénieurs agronomes Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle, auteurs à succès de livres sur la «collapsologie», l’étude de l’effondrement de la société industrielle.

En France, Aurélien Barrau, astrophysicien, professeur à l’Université de Grenoble, spécialiste des trous noirs et du big bang, s’est distingué par son style iconoclaste et ses prises de position tranchées, dans lesquelles il appelle à un changement de société. En septembre dernier, peu après la démission du ministre français de l’écologie Nicolas Hulot, il lançait un «appel pour sauver la planète», signé par 200 personnalités, physiciens, biologiste, climatologues, artistes ou chanteurs. Le texte réclame au pouvoir politique d’agir «immédiatement» face au «cataclysme planétaire en cours».

Pétition «L'Affaire du siècle»

Autre signe d’un réveil écologique en France: la pétition «L’Affaire du siècle» lancée par quatre ONG qui réclament d’attaquer l’Etat français en justice «pour qu’il respecte ses engagements envers le climat» a récolté à ce jour 2,1 millions de signatures. Un record qui tient aussi en partie à la vidéo de lancement, dans laquelle interviennent Youtubeurs et célébrités comme les humoristes français McFly et Carlito ou l’actrice Marion Cotillard. Cette semaine, c’était au tour des personnalités suisses d’inciter la population à manifester dans une vidéo, avec Henri Dès, Maria Mettral, Zep ou encore Jean-Philippe Rapp.

Le philosophe de l’environnement Dominique Bourg prépare pour le compte de la Fondation Zoein une rencontre au Théâtre de Montbenon le 19 mars avec Pablo Servigne et s’apprête à lancer une pétition avec plusieurs personnalités suisses. Ces appels à la mobilisation citoyenne, comme les épisodes météorologiques extrêmes, participent selon lui à une «prise de conscience de la crise globale, climatique mais aussi politique». Un climat qui préfigure les fractures à venir: «En Europe, les deux forces qui montent sont les écologistes, d’un côté, et les populistes dont la marque de fabrique est de nier la crise climatique, de l’autre.»