Nouvelle journée intense au Tribunal pénal fédéral (TPF) à Bellinzone. La deuxième semaine de la seconde phase du procès historique d’Alieu Kosiah s’y est entamée lundi. Durant cette journée, le prévenu – premier Libérien à être poursuivi pour des crimes de guerre présumés commis entre 1993 et 1995 lors du premier conflit armé civil du pays (1989-97) – a été interrogé par les avocats des parties plaignantes. Le reste de la semaine, des témoins de l’accusation et de la défense seront entendus, et la semaine prochaine sera dédiée aux plaidoiries.

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La semaine dernière, forte en émotions, six des sept plaignants libériens ont été auditionnés, décrivant des atrocités – massacres, pillages, tortures, cannibalisme, transports forcés, recrutement d’enfants soldats… – présumément commises par Kosiah, à titre d’ancien commandant du groupe armé Mouvement uni de libération pour la démocratie au Liberia (Ulimo), dans le comté de Lofa (au nord du pays). Kosiah, 45 ans, a déjà été soumis à un interrogatoire lors de la première phase du procès, en décembre, en l’absence des plaignants qui n’ont pu faire le déplacement du Liberia en raison de la pandémie.

Ce lundi, Me Alain Werner, qui représente quatre des sept parties plaignantes, a confronté le prévenu à différents rapports, notamment de Médecins sans frontières (MSF) et Amnesty International, et à des articles de presse, citant des horreurs perpétrées attribuées aux combattants de l’Ulimo. Kosiah a tout réfuté, réitérant à plusieurs reprises qu’il n’était pas sur les lieux lors des faits qui lui sont reprochés «et les témoins qui s’exprimeront cette semaine le confirmeront», a-t-il assuré.

«Seaux remplis de cœurs humains»

Interrogé pour savoir s’il a vu des hommes de l’Ulimo manger des parties de corps humains – des témoignages de MSF font état de soldats se promenant avec des «seaux remplis de cœurs et de foies humains destinés à des rituels» – Kosiah s’en est défendu, invoquant que cela serait incompatible avec la culture de son ethnie, les Mandingos. «Nous ne consommons pas de porc ni d’alcool; comment pourrions-nous manger des cœurs humains?»

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Me Werner a encore demandé à Kosiah – qui lors de son audition en décembre a parlé d'«un complot, d’une conspiration contre lui», a rappelé l’avocat – quelles seraient les motivations des plaignants, qui ont fait le voyage en Suisse dans des circonstances parfois difficiles, de fabriquer de l’évidence? «Il faudrait leur demander», a-t-il répondu. A plusieurs reprises, questionné par les avocats des victimes, il a dénoncé des fake news et jeté le discrédit sur les plaignants auditionnés, les accusant «de mentir».

Interpellé par Jean-Luc Bacher, président de la Cour des affaires pénales, qui lui a demandé si à l’aune de tout ce qu’il a entendu depuis le début du procès, parmi les 25 chefs d’accusation pesant contre lui, il y avait des faits qu’il reconnaissait, le prévenu a affirmé «bien sûr que non».

Confiance en la justice suisse

Forte personnalité, vif et loquace, Kosiah a avancé à un moment que «lorsqu’il y a la guerre, la première victime est la vérité. Il faut être prudent avec tout ce qui est dit». Dans le cadre de ce premier procès en droit pénal international mené par le Tribunal pénal fédéral, le Libérien, en détention «provisoire» à Berne depuis son arrestation en 2014, risque une peine maximale de 20 ans. En marge des débats, Me Dimitri Gianoli qui le défend a relayé que «son client est très optimiste», ajoutant que lui-même «a confiance dans la justice de notre pays».

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Selon les deux journalistes libériens qui ont fait le voyage jusqu’à Bellinzone pour la durée du procès, le couvrant quasi quotidiennement, celui-ci est suivi de près au pays. «Nous recevons énormément de réactions, le sujet est très émotionnel et nous devons faire preuve d’un maximum d’objectivité», soutient l’un d’eux, ajoutant que beaucoup de gens au Liberia pensent que Kosiah est coupable. «Parmi ceux qui le disent innocent, il y a les politiques qui ne veulent pas d’un tribunal pour juger les crimes commis durant les guerres civiles.»