L’ancienne responsable de l’asile règle ses comptes

Fribourg Dans les années 80, Serèn Guttmann travaillait pour la Croix-Rouge, avant d’être licenciée. Elle a écrit un livre sur les coulisses de l’asile à Fribourg

Dans les années 70-80, lorsque l’effectif des requérants d’asile commence à croître, peu de cantons sont vraiment préparés à les accueillir. Les structures se mettent en place dans l’urgence. Dans un livre paru récemment, Serèn Guttmann raconte comment le canton de Fribourg a fait face. Mais elle raconte surtout sa propre histoire. De 1984 à 1988, elle est responsable du Service d’accueil et d’assistance aux requérants d’asile, placé sous la direction de la Croix-Rouge fribourgeoise. Des années marquées par de nombreuses querelles internes et plusieurs polémiques liées au fonctionnement du service, qui ont conduit à son licenciement.

Retour en arrière. Au début des années 80, Fribourg n’a aucune structure d’accueil collective mais loue des appartements et des chambres d’hôtel. Un premier foyer, la Villa des Fougères, est ouvert dans un ancien pensionnat pour étudiants où des dortoirs sont installés dans les salles de cours et la chapelle. Le climat général est tendu. Après les réfugiés des pays de l’Est fuyant le communisme, puis les boat people, la population accepte mal les nouveaux arrivants en provenance du Zaïre, d’Angola, de Turquie ou encore du Chili. Les autorités cantonales se reposent sur la Croix-Rouge, qui a tout à construire, avec un personnel pas toujours formé pour cette tâche. L’organisation se retrouve très vite sous un feu continu de critiques, alimentées notamment par les associations de défense du droit d’asile, qui cherchent indirectement à obtenir un partage du mandat d’accueil, selon Serèn Guttmann.

Reproches

La guerre est officiellement déclarée dans les jardins de la Villa des Fougères. Les requérants s’y installent pour lancer une grève de la faim parce qu’ils ne peuvent plus cuisiner eux-mêmes le soir mais recevront leur repas, comme à midi. Un épisode en apparence banal mais qui déclenche tout un mouvement de contestation, avec plusieurs revendications à la clé, liées aux logements, aux possibilités de travailler, aux soins, etc. Un petit groupe de militants s’érige en «Commission d’enquête intercantonale». L’affaire devient politique et poursuivra Serèn Guttmann tout au long de sa carrière.

Dans son ouvrage, l’ancienne responsable s’attarde longuement sur les reproches dont elle a fait l’objet. Ses détracteurs l’accusent d’être une personne d’une fermeté et d’une dureté sans limites. Elle s’en défend et raconte sa version des faits. Elle revient également sur le quotidien aux côtés des requérants, les difficultés rencontrées pour que les jeunes requérants puissent suivre une formation, pour que les hommes puissent travailler, pour que les femmes aient accès à la contraception. Deux épisodes plus graves sont également relatés. Fin 1985, la Croix-Rouge découvre que plusieurs enfants de requérants ont été victimes d’attouchements sexuels de la part d’un collaborateur. En 1988, une jeune femme d’origine turque nécessite une prise en charge médiale. Atteinte d’un cancer du fémur, elle est amputée. Elle meurt quelques mois plus tard. Serèn Guttmann a déjà quitté ses fonctions mais elle estime qu’un manque de soins appropriés est clairement la cause de ce décès.

«Ma vie fichue par terre»

L’ouvrage de Serèn Guttmann ne devrait pas passer inaperçu dans le canton de Fribourg car il lui permet de régler ses comptes autant avec ses détracteurs extérieurs qu’avec ses anciens supérieurs et collaborateurs. En 1988, elle est licenciée par la Croix-Rouge. «C’est pour retrouver le calme dans cette division que nous prenons cette décision», lui aurait-on dit. Serèn Guttmann estime pour sa part avoir été mobbée. Parce que femme, d’origine étrangère (elle est Française)… et juive, dans un canton catholique conservateur? C’est ce qu’elle soupçonne.

«J’ai écrit ce livre car j’ai vécu une expérience destructrice. Je n’ai plus retrouvé de travail par la suite. Ma vie a été fichue par terre. Je suis devenue la femme dont il fallait se méfier alors que je n’ai cessé de me battre pour que le service fonctionne malgré les critiques et que les requérants soient accueillis dignement et traités humainement», raconte-t-elle. «Et qu’importe si j’ai de nouveaux ennuis en raison des noms que je cite, je suis prête à prendre ce risque. Pour moi, c’est comme une réhabilitation», conclut-elle.

Serèn Guttmann, L’Envers du décor, Editions Dits & Non-Dits.