Suisse alémanique

La Landsgemeinde refuse d’interdire la burqa

A l’occasion de l’assemblée générale annuelle, les citoyens du canton de Glaris, en Suisse centrale, étaient appelés à se prononcer sur une interdiction de se dissimuler le visage. Avec pragmatisme, ils ont rejeté la proposition amenée par un citoyen UDC

Une fois par an, le premier dimanche de mai, les citoyens et citoyennes de Glaris affluent de tout le canton vers la Zaunplatz, au cœur du chef-lieu, pour décider en plein air des affaires cantonales. Dans ce canton, le seul avec Appenzell Rhodes-Intérieures à avoir conservé la Landsgemeinde, la tradition dure depuis 1387.

Hier, le débat sur la burqa s’est invité à l’ordre du jour des discussions: les citoyens devaient se prononcer sur une interdiction de se dissimuler le visage dans l’espace public. Au moment du vote, la marée de cartes de vote rouge a laissé peu de place au doute pour le Landammann, chargé d’évaluer la tendance à l’œil nu: le non l’a emporté à environ deux contre un, contre la proposition amenée par un citoyen UDC.

Second canton à se prononcer

Après le Tessin, qui a accepté une initiative similaire à plus de 65% en 2013, Glaris était le second canton à se prononcer sur une «burkaverbot», dimanche. Un vote particulièrement attendu, puisque le peuple suisse sera sans doute appelé à se prononcer sur cette question d’ici 2019: le comité d’Egerkingen s’affaire à récolter des signatures pour une initiative nationale. L’organisation politique proche de l’UDC et de l’ASIN a déjà rassemblé deux tiers des 100 000 paraphes nécessaires.

Jour le plus important pour le canton, la Landsgemeinde est aussi une fête: pour l’occasion, les rues de Glaris se transforment en marché à ciel ouvert où flottent les effluves d’amandes grillées et de barbe à papa. Des visiteurs de toute la Suisse font le déplacement pour observer le spectacle offert par la forme la plus radicale de démocratie directe. Des chercheurs de l’université de Zurich et de Lausanne ont fait le voyage. Ainsi que le conseiller fédéral vaudois Guy Parmelin, qui s’est dit «impressionné» par le «reflet d’une vraie culture démocratique».

«Débat fantôme»

Dans ce petit canton montagneux où presque personne n’a jamais aperçu une burqa – on dénombre deux femmes qui portent le voile intégral sur le territoire – on parle de «débat fantôme». Ce qui n’a pas empêché les citoyens de se relayer à la tribune, située au cœur du «Ring», l’estrade où se placent les citoyens munis de leur carte de vote.

Au micro, Ronald Hämmerli, à l’origine de cette initiative cantonale a pris soin de ne pas lancer un débat sur l’islam. Ce membre de l’UDC, mais aussi du comité d’Egerkingen et de l’organisation ASIN (Action pour une Suisse indépendante et neutre) a préféré invoquer les risques posés le hooliganisme: «Votez pour la sécurité et le vivre-ensemble de notre beau canton, pour l’avenir de nos enfants». D’autres se sont relayés pour appeler à interdire cet «instrument d’oppression des femmes». Après une série de prises de paroles animées, au moment du vote, ce sont les arguments en faveur de la «liberté individuelle» qui l’ont emporté.

Au moment de voter sur la place publique à main levée, il n’y a pas de place pour la politique de symbole

Une décision qui a de quoi étonner, dans ce canton où les partis bourgeois dominent. La députée socialiste glaronaise Zarina Friedli attribue à la Landsgemeinde des vertus apaisantes sur le débat politique: «Cette forme de démocratie directe sert à traiter des affaires de politique réelle. Elle a tendance à favoriser le pragmatisme. Au moment de voter sur la place publique à main levée, il n’y a pas de place pour la politique de symbole. Glaris donne un signe positif pour le débat qui s’annonce au niveau national: même dans un canton conservateur, les citoyens peuvent dire non à une interdiction de la burqa.»

La jeune femme de 24 ans s’est engagée contre ce texte au sein d’un comité d’opposants. Avec le soutien de l’organisation Operation Libero, ils ont mené leur campagne sur internet et dans les médias locaux, via des lettres de lecteurs.

Plusieurs décisions visionnaires

La Landsgemeinde a abouti à plusieurs décisions réformistes voire visionnaires, par le passé. Alors que, dans le reste du pays, la question se heurte à des débats sans issue, Glaris décrétait une gigantesque fusion de 25 communes, pour ne garder plus que trois localités officielles. En 2007, le canton accordait le droit de vote à 16 ans à ses citoyens. En 1846, ses citoyens adoptaient une loi sur les fabriques qui fixait pour la première fois en Europe un nombre d’heures de travail maximal et interdisait le travail de nuit ainsi que le travail des enfants.

Sous le regard des autres, les citoyens n’osent pas dire le fond de leur pensée

Mais, s’ils devaient se prononcer sur une initiative fédérale, les Glaronais se montraient-ils aussi pragmatiques dans le secret de l’urne? Rien n’est moins sûr. En 2009, l’initiative contre les minarets du comité d’Egerkingen enregistrait son second meilleur score à Glaris, avec près de 69% de voix favorables. Dans les rues de la ville, alors que résonnent les sons de la fanfare, beaucoup admettent attendre une votation fédérale pour se prononcer définitivement. Certains parce qu’ils estiment que cette question ne doit pas rester une affaire cantonale.

«Sous le regard des autres, les citoyens n’osent pas dire le fond de leur pensée», glisse Maja, 62 ans, qui a dit oui à l’interdiction. C’est aussi ce que pense le père de cette initiative cantonale: «Le résultat est serré, je suis convaincu que les citoyens auront le courage d’accepter l’interdiction de la burqa au moment de la votation nationale. Devant les autres, ils ont préféré suivre l’avis du gouvernement et du parlement.»

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