«Oui mais…» A l'image de la Société pédagogique vaudoise (SPV) réunie en assemblée mercredi dernier à Vallorbe, les enseignants romands sont très mitigés à l'idée d'introduire l'anglais dès la cinquième année, plutôt qu'en septième seulement. Petit à petit, la même question se pose dans tous les cantons, motivée par la position de la Conférence des directeurs suisse de l'Instruction publique (CDIP) de 2004: les petits Suisses doivent apprendre deux langues étrangères au primaire, l'allemand et l'anglais pour les enfants romands. La Conférence latine (CIIP) a donc mis en place un groupe de travail sur le sujet. Un premier rapport partiel est attendu à la rentrée 2006.

Alors que plusieurs cantons alémaniques ont exprimé dans les urnes leur attachement à une seconde langue étrangère dès le niveau primaire, les enseignants romands mettent des bémols à ce mouvement: ils n'ont rien contre le principe, mais réclament les moyens nécessaires à sa mise en place. Une manière de peser sur le rapport de la CIIP et donc sur les départements qui attendent le texte pour prendre leurs premières décisions politiques.

Le groupe des présidents du Syndicat des enseignants romands (SER) doit se rencontrer vendredi pour actualiser sa position sur la question. Une première prise de position, en mars 2001, annonçait déjà les principaux obstacles redoutés par les maîtres.

La fin du maître généraliste?

Une question est particulièrement brûlante: celle de la formation. Pour enseigner au primaire, les futurs instituteurs doivent posséder un bon niveau d'allemand. «Même en sortant du gymnase, il leur faut parfois se perfectionner avant d'entrer à la Haute Ecole pédagogique», constate Jacques Daniélou, président de la SPV.

Devront-ils également maîtriser la langue de Shakespeare? «Il le faudra bien.» De quoi relancer l'idée d'introduire des professeurs spécialisés dans les classes primaires, sur le modèle du secondaire. «Le débat doit absolument se faire, par exemple en proposant que les niveaux 5 et 6 passent au système plurimagistral.» «Il s'agit de l'une des pistes envisagées, reconnaît Anne-Catherine Lyon, conseillère d'Etat vaudoise, cheffe du Département de la formation et de la jeunesse (DFJ). A ce stade de la réflexion, tout est encore ouvert.»

Autre obstacle à l'arrivée de l'anglais: la grille horaire. La nouvelle langue augmentera-t-elle le nombre d'heures en classe? Et sinon, quelle branche en fera les frais? «Il est hors de question que nous entrions dans le débat idiot qui opposait en Suisse alémanique les activités manuelles et l'anglais, prévient déjà Jacques Daniélou. Il y a encore trop d'interrogations pour le moment. Pour nous, plutôt qu'un «oui mais…», il s'agit d'un «non sauf…». L'Etat doit empoigner ces questions avant d'aller plus avant.»

En avance sur la Suisse alémanique

Les Romands n'ont pourtant pas eu de mots assez durs ces derniers mois pour dénoncer les tentatives alémaniques de limiter à l'anglais l'enseignement du primaire… Plutôt que d'incohérence, Jacques Daniélou préfère parler d'anticipation: obnubilés par le débat opposant les partisans du français à ceux de l'anglais, les enseignants alémaniques n'auraient simplement pas encore abordé la question des moyens nécessaires à l'enseignement de deux langues au niveau primaire.

«Nous avons de la chance ici, puisque personne n'a allumé la mèche en proposant de remplacer l'allemand par l'anglais comme première langue, remarque le président de la SPV. Ce qui nous permet de nous concentrer sur la mise en œuvre du projet.»

Anne-Catherine Lyon va plus loin: «Je suis convaincue que les enseignants à l'origine des initiatives alémaniques étaient d'abord motivés par des questions d'organisation, plutôt que par un rejet de l'identité francophone. Ils auraient mieux fait d'aborder de front ce débat, comme nous nous apprêtons à le faire ici.» La CDIP laisse jusqu'en 2012 aux cantons pour introduire l'anglais au primaire.

La Confédération pourrait finalement mettre tout le monde d'accord: les articles sur la formation plébiscités par le peuple le 21 mai dernier lui donnent la possibilité de dicter ses exigences.