éducation

L’anglais à l’école primaire, le nouveau défi lémanique

Les cantons de Genève et de Vaud doivent former des centaines de généralistes à l’anglais. La mise à niveau pour l’allemand viendra ensuite. L’école a-t-elle les moyens de ses ambitions?

Des maîtres d’anglais à former par centaines. C’est la tâche à laquelle s’activent actuellement les Départements de l’instruction publique des cantons de Vaud et de Genève. La langue de Shakespeare va être introduite à l’école primaire dès l’âge de 10 ans, pour satisfaire aux objectifs nationaux. Les deux cantons ne sont pas les meilleurs élèves. Alors que l’introduction de l’anglais en 7e année (nouvelle numérotation harmonisée) se fera à la rentrée 2013 dans le reste de la Suisse romande, les deux poids lourds lémaniques ont demandé des délais. C’est prévu pour 2014 à Genève et même en 2015 dans le canton de Vaud.

Ce retard est justifié par la volonté d’introduire en même temps d’autres réformes, la nouvelle structure de l’enseignement obligatoire pour Vaud, le retour du mercredi matin à l’école pour Genève. Les deux cantons font aussi valoir l’effort massif à faire: alors que le Jura n’a eu qu’à former une cinquantaine de maîtres, leurs besoins se comptent par centaines.

Des 400 enseignants nécessaires sur Vaud, 150 seront des nouvelles recrues qui sortiront à temps de la Haute Ecole pédagogique (HEP). Les 250 autres seront formés parmi les enseignants déjà actifs. La première session de formation commencera en février 2013.

A Genève, où les besoins sont similaires, ce travail a déjà commencé: 240 maîtres et maîtresses sont inscrits à une formation didactique obligatoire, qui se fait sur huit jours par volées de 80.

A l’heureuse surprise des responsables de l’enseignement, les appels aux vocations ont eu du succès. Chez les enseignants comme chez les élèves, l’anglais est plus populaire que l’allemand. Cela devrait permettre de couvrir les besoins avec des volontaires. Tous les cantons n’ont pas procédé de la sorte: le Valais a imposé à tous ses maîtres primaires de choisir, entre l’anglais et l’allemand, la langue dans laquelle ils sont obligés d’atteindre le niveau requis.

Pour ce niveau d’exigence, les cantons ont choisi le plus bas dénominateur commun: B2, dans l’échelle des compétences qui va de A1 à C2. Cela correspond au niveau moyen d’un élève sortant du secondaire II: la note 4 en allemand ou en anglais au certificat de maturité suffit à attester de ce bagage. Les Départements de l’instruction publique avaient caressé l’idée de fixer la barre un cran plus haut, au C1, avant d’y renoncer par peur de décourager.

L’approche publique contraste plus que jamais avec ce que pratiquent les écoles privées dont le succès, comme à l’Ecole Moser, repose sur les langues. «Nous pratiquons l’allemand par immersion dès l’âge de 8 ans, avec des enseignants germanophones, explique le directeur Alain Moser. Un tiers des cours sont donnés dans la langue cible. On ne sacrifie rien au programme, mais on dessine, on chante, on fait de la gymnastique en allemand.»

Mais le pronostic le plus noir sur les chances de succès émane des associations de maîtres primaires elles-mêmes. Tout en se félicitant que l’enseignement des langues reste aux mains des généralistes, elles contestent que ce ceux-ci puissent arriver à de bons résultats dans les conditions prévues.

«On a hissé l’ambition, mais on garde le même outil, dénonce Georges Pasquier, le président du Syndicat des enseignants romands (SER). Arrêtons de dire qu’on enseigne les langues à l’école, on a échoué avec l’allemand et on échouera avec l’anglais!»

Ce constat d’impuissance est rejeté par les professionnels de la formation, qui n’ont pas de prise sur les choix politiques qui ont été faits mais s’efforcent de jouer au mieux les cartes disponibles. «Il y a un malentendu, note Rosanna Margonis-Pasinetti, responsable de l’unité Didactiques des langues et cultures à la HEP vaudoise. Si vous visez la perfection, vous pourrez dire que ça ne va pas. Si vous admettez qu’on ne peut apprendre à l’école qu’une partie de l’allemand, comme on apprend une partie de l’histoire ou de la géographie, alors vous verrez que les élèves savent pas mal de choses, que l’école leur a fourni un socle de connaissances sur lequel ils pourront bâtir les apprentissages futurs».

Selon Rosanna Margonis-Pasinetti, les ressources didactiques actuelles permettent à un enseignant de compenser le fait de ne pas être un locuteur natif. «Un enseignant dont la prononciation n’est pas parfaite compensera en utilisant davantage de documents audiovisuels authentiques. Le locuteur natif a aussi ses limites s’agissant de comprendre les difficultés des élèves. De même, l’immersion n’est pas efficace sans enseignement explicite de la langue. Les moyens se renforcent les uns les autres, on ne peut pas tout miser sur un seul élément.»

L’anglais n’est pas la seule ambition linguistique de l’école: l’allemand doit être généralisé et renforcé en 5e primaire. Les sensibilisations dispensées aux élèves à partir de 8 ans – souvent avec de piètres résultats – deviennent des branches à part entière, avec des notes.

Tout feu tout flamme pour l’anglais, les cantons ont mis la priorité sur la nouvelle langue. Les enseignants d’allemand n’en auront pas moins besoin d’une mise à niveau. Vaud en tout cas entend répéter l’exercice fait pour l’anglais auprès de 800 maîtres, dans un contexte où les vocations germanophones sont rares à tous les niveaux.

«Arrêtons de dire qu’on enseigne les langues à l’école, on a échoué avec l’allemand et on échouera avec l’anglais!»

Publicité