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La Langstrasse, laboratoire urbain

C’est un changement majeur au centre de Zurich: la rue chaude de la plus grande ville suisse est en pleine métamorphose. La prostitution et la drogue y conservent une place centrale mais côtoient désormais le «bobo». Le projet «Langstrasse Plus» pour un nouveau visage de cette rue identitaire au bord de la Limmat se termine. Bilan avec celui qui en a été l’acteur principal, Rolf Vieli

Le trou est béant sur la Neufrankengasse. Il longe les rails de chemin de fer, non loin de la gare principale de Zurich. Ici, pendant plus d’un siècle, c’est la «Tessinerkeller» qui, avec son allure de chalet à l’équilibre instable, a symbolisé le «Chreis Cheib», soit le Kreis 4 (arrondissement). Longtemps un lieu de retraite pour clochards et alcooliques, auxquels se sont mêlés des cravatés fascinés par la réputation louche de l’adresse, elle est devenue dans les années 90 un restaurant «multikulti» très couru.

Depuis janvier, la Tessinerkeller a disparu, démolie. Elle sera remplacée d’ici à 2013 par des appartements ou lofts, certains facturés à plus d’un million de francs. Le trou a fait mal à beaucoup, a convaincu de manifestations d’occupation quelques dizaines d’obstinés. En pleine crise du logement, il a surtout pimenté les discussions sur la gentryfication, phénomène d’embourgeoisement connu de longue date et sensible dans ce quartier comme dans le reste du centre-ville.

Or, ici, à l’angle, entre Helvetiaplatz et Limmatplatz, c’est la Langstrasse, rue qui fait de Zurich une grande ville, stipule le dicton. Rue de la nuit, rue du sexe, rue de la drogue, rue de la violence, rue des sagas, rue des manifestations ouvrières et rue des étrangers. Rue métissée autour de laquelle, entre les Kreis 4 et 5, convergent 40 000 habitants représentant plus de 120 nations. Et à laquelle on fait parfois porter tous les maux du monde, témoigne une inconditionnelle.

Durant cette dernière décennie, c’est une société branchée, des galeries et des clubs transmettant un fort esprit «bourgeois bohème» qui y ont aussi trouvé refuge, du moins une fois venu le temps des sorties. On dit souvent aux Zurichois que s’ils ne peuvent pas vivre à New York ils doivent au moins s’installer dans la Langstrasse. Quoi qu’il en soit, ce quartier, désormais cerné par les nouveaux centres que sont Zuri West à l’ouest et la future Europaallee près de la gare, reste l’un des plus chauds (35% de la part de criminalité). Surtout l’un des plus concernés par les inégalités sociales d’une cité en pleine expansion.

S’il y a un homme que ces discussions sur la gentryfication ont le don d’agacer quelque peu, c’est Rolf Vieli, «Mister Langstrasse», qu’il soit loué ou critiqué. Depuis 2001, il a dirigé «Langstrasse Plus», opération de rénovation urbaine lancée pour «valoriser» le quartier, offrir un interlocuteur aux habitants et freiner leur départ. «A la fin des années 90, on pouvait tous les jours assister à des scènes atroces. Je me souviens de conflits entre dealers dominicains, de rumeurs insupportables de traite d’êtres humains. Nous voulions développer une identité pour ce quartier, le rendre à nouveau vivable et résister au «milieu», à la mafia du sexe.»

Pour ce faire, une stratégie de quatre piliers est mise en place autour de la sécurité, de la vie dans le quartier, de l’utilisation des bâtiments et du développement. Rolf Vieli continue: «On avait, surtout du côté des autorités, trop longtemps ignoré ce quartier et son développement. Il n’est pas normal qu’une école soit remise en question parce qu’en face les vitrines laissent voir des actes de prostitution.»

Il s’attelle alors à la connaissance de ce qu’il appelle un «système», dans lequel tout s’imbrique. Première opération: le seul espace vert – celui du parc de la Bäckeranlage – est «nettoyé» des dealers et rendu aux badauds. Les interventions policières se multiplient, se font aussi très visibles. Les uns les estiment trop ostentatoires; les autres jugent qu’il ne faut pas ignorer les peurs des gens. Parallèlement, la Ville débloque un crédit de 2 millions de francs pour soutenir des démarches censées participer au «développement» du quartier, comme l’ouverture du «Zukunft», club aujourd’hui en vogue.

L’hôtel Rothaus où Rolf Vieli a proposé de se retrouver se situe au croisement de la Langstrasse et de la Militärstrasse, l’un des points névralgiques de la scène de la drogue, à l’intersection des bus 32 et 31. Ici, comme en face, ce fut longtemps un bordel, difficile à détourner du milieu. Construit en 1891, l’hôtel aux briques rouges a, depuis la Deuxième Guerre mondiale, accueilli les filles de joie. Depuis 2006, c’est une métamorphose: ses 43 chambres offrent un design sobre et abordable, résultat d’une opération de surveillance de la Ville lors de son rachat. Car, pour Rolf Vieli, c’est là que se cache le nœud du problème: les biens fonciers acquis il y a plus de trente ans, objets de spéculations longtemps sans contrôle. Aujourd’hui encore, certains propriétaires, comme dans la Kanonengasse voisine où des jeunes Sud-Américaines travaillent dans des conditions lugubres, laissent la gestion des lieux à des intermédiaires. Obtenir des succès durables relève d’un défi car «la pègre change ses tactiques».

Longtemps indépendant, le quartier de la Langstrasse, ou Aussersihl, séparé du centre par la rivière Sihl, a été rattaché à Zurich en 1893. Surtout habité de paysans au milieu du XIXe (1800 âmes), il se transforme en village ouvrier, avec de petits commerces, où s’installent les émigrés, en grande majorité en provenance de l’Italie. C’est ici que prennent naissance la révolte des Italiens de la fin du XIXe siècle tout comme celle des jeunes, la Jugendunruhe, de 1980. Séparée par les voies de chemin de fer entre les Kreis 4 et 5, la Langstrasse a toujours eu l’atmosphère d’un monde en transition, d’une zone où rien ne s’arrête, avec ses dérives et ses saveurs. La prostitution devient particulièrement importante au début des années 70, en pleine crise économique, lorsque les loyers s’effondrent. Dix ans plus tard, la révolte des jeunes insuffle un vent créatif sur une ville jusque-là connue pour ses interdictions et sa discipline. Mais la situation bascule avec la fermeture spectaculaire des scènes de la drogue du Platz­spitz et du Letten voisins: les dealers trouvent sur la Langstrasse et dans les cours intérieures qui la cernent une nouvelle plate-forme de choix.

Aujourd’hui, en matinée, sur Militär/Langstrasse, c’est le croisement de deux mondes qui cohabitent souvent en s’ignorant: des paumés au regard livide qui tendent la main pour de l’argent, des jeunes trentenaires bohèmes attirés par la vie d’un quartier hors norme où les adresses à la mode se multiplient. Dès les premiers pas dans la rue, devant le bar Memphis, Rolf Vieli est interpellé de toute part. Il est connu comme le loup blanc. «Encore avec nous?» s’enquiert un sexagénaire, à la mobilité réduite, «depuis toujours» dans la Langstrasse. Le jeune tenancier du LangstersCaféBar, hôtel qui fête son ouverture, serre la main et partage ses soucis: il a déjà écopé de remarques agressives pour bruit, l’un des soucis majeurs des habitants.

«Des fois, je redoute beaucoup les répercussions d’une ouverture de certains commerces 24 heures/24. Le bruit et l’alcoolisme vont croissant.» Durant ces dix ans, Rolf Vieli est surtout resté attentif à tout ce qui alimente le système, «aux plus petits détails», comme ces échanges de dealers faits dans les téléphones du kiosque, juste à côté du Lugano Bar, théâtre d’un double meurtre à l’intérieur du «milieu» en 2002. «Alors, j’ai conseillé de remplacer les vitres opaques de la cabine. Il est inutile de vouloir des solutions avec des rêves romantiques comme on les a parfois à gauche, il faut surtout du travail de terrain, oui, une sorte de contrôle.»

Si, depuis, le marché de la drogue – du moins celui visible – a opéré un recul, la prostitution, elle, croît, malgré la fermeture de la moitié des salons prévus à cet effet (encore 50). De jour comme de nuit, avec ou sans interdiction du trottoir, les offres abondent, stimulées, disent beaucoup, par l’arrivée de jeunes femmes en provenance des nouveaux pays membres de l’UE comme la Hongrie. Tout cela a relancé la discussion politique sur la place de la prostitution au centre-ville et incité les autorités à imaginer un système de drive-in sur un terrain à la périphérie, choix encore à confirmer par le parlement. Pour Lea Bösiger, responsable du refuge Isla Victoria qui propose repas, conseils et préservatifs aux femmes dans un petit bureau non loin des nouveaux lofts de la Neufrankengasse, il est dangereux de mettre à l’écart pour mieux oublier. «Le monde de la prostitution existe. Mieux vaut le garder ici. Je ne comprends pas pourquoi on veut à tout prix rendre kinderfreundlich (agréable pour les enfants) un quartier comme celui-ci. Demande-t-on la même chose à la Bahnhofstrasse par exemple?»

Cela s’entend. Le travail de Rolf Vieli et cette ambition de nouveau visage ont buté sur des résistances. Mais l’installation de petits ateliers ou commerces dans les cours intérieures est à prendre comme ses victoires. Non loin de la Bäckeranlage, sur Brauer­strasse, Susi Seiler raconte, elle, ses 14 ans de Kreis 4 avec passion et sans taire ses doutes. Elle y a ouvert avec presque rien son Dakini’s Bed & Breakfat, aidée par son fils artiste. «Aujourd’hui, c’est tendance de vivre ici mais je me souviens de scènes crues autour de dizaines de prostituées alignées les unes à côté des autres. Ce ne fut pas tous les jours facile.» Pour ouvrir son commerce, l’isoler du bruit, elle a reçu un soutien de la Ville. Aujourd’hui, elle regarde ce regain de vitalité avec prudence. «La prostitution n’empêche pas de vivre ici avec une famille. Mais je me demande parfois si ces scènes n’ont pas besoin de discrétion.»

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui l’un des principaux soucis est la rénovation des bâtiments parfois vieux de plus d’un siècle (73% des biens fonciers), souvent acquis il y a trente ans. Qui dit rénovation dit aussi hausse des prix. De quoi alimenter la discussion sur la «gentryfication», surtout si l’on sait que la Langstrasse sera sous peu la voisine directe du nouveau quartier ambitieux de Zurich, Europaallee, encore en chantier.

Or, le programme «Langstrasse Plus» prend fin avec le départ à la retraite de Rolf Vieli. Il laisse, estime la municipalité, une situation «stabilisée» en matière de sécurité, accompagnée de questions sur une valorisation exagérée du quartier. N’a-t-on pas voulu, avec une politique interventionniste, trop bouleverser un équilibre social garanti par le contrôle des diverses scènes entre elles, s’interroge le professeur Christian Schmid, urbaniste de l’EPFZ, plutôt critique.

De son côté, Rolf Vieli continue de saluer dans la rue en cette matinée ensoleillée de juillet. De s’enthousiasmer aussi pour ce qu’il juge comme des réussites, comme l’ouverture d’un garage dans une cour intérieure. Pour le reste, c’est aussi l’histoire, les aléas, les charmes et les drames d’une vie de quartier dont le cœur est chaud.

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