GENEVE

L'annulation du visa de Tariq Ramadan illustre la chasse aux sorcières sur les campus américains

Le philosophe devait enseigner dans une université des Etats-Unis. Les autorités en ont décidé autrement. Il était aussi la cible d'une campagne contre les enseignants favorables aux Palestiniens, ou tenus pour hostiles à Israël

Le soupçon colle à la peau de Tariq Ramadan. Le Département américain de la sécurité intérieure a confirmé, sans en donner les raisons, la décision, prise le 28 juillet et révélée le 24 août par le Chicago Tribune, d'annuler le visa qui devait permettre au Genevois, philosophe et prêcheur musulman, d'enseigner à l'Université Notre-Dame, à South Bend, près de Chicago. Le porte-parole du nouveau ministère renvoie vaguement aux dispositions du Patriot Act visant le soutien à une activité terroriste.

Un nom qui sent le soufre?

L'Université catholique – l'une des plus cotées du pays – était mercredi dans tous ses états. Le professeur Scott Appelby, qui a engagé Ramadan, passait d'une réunion à l'autre pour tenter de renverser la décision de l'administration. A Berne, Micheline Calmy-Rey tentait de comprendre pourquoi un visa accordé en mai à un citoyen suisse a été annulé in extremis. Le nom du Genevois sent peut-être le soufre, mais il voyage souvent aux Etats-Unis. Il est invité à participer cet automne à deux colloques: l'un est organisé par la Fondation Bill Clinton, l'autre par William Cohen, ancien ministre de la Défense…

Tant que Tariq Ramadan n'aura pas été arrêté pour complicité avec Al-Qaida, selon le vœu de ses ennemis, la rumeur continuera de poursuive le petit-fils du fondateur des Frères musulmans. Mais aux Etats-Unis, l'affaire du visa a un autre versant moins hypothétique et plus clair: les conflits du Proche-Orient ont transformé les universités américaines elles-mêmes en champs de bataille. Ramadan est le révélateur d'une chasse aux sorcières qui passe aussi par la France.

Au cours du dernier quart de siècle, les idées progressistes ont tenu le haut du pavé sur quelques grands campus américains, beaucoup trop en tout cas aux yeux des conservateurs. Depuis quelques années, la droite républicaine, forte des positions acquises dans l'administration et dans les Etats, a déclenché une offensive de reconquête systématique. Les déchirements proche-orientaux sont souvent l'enjeu principal de ces luttes. Larry Summers, nouveau président de Harvard, s'est inquiété de relents antisémites chez les étudiants et professeurs sympathisants de la cause palestinienne. Mais c'est dans l'autre camp que l'activisme est le plus intense.

Il y a deux ans, un autre universitaire, Daniel Pipes, directeur du Middle East Forum, a lancé sur Internet un véritable site de combat: Campus Watch. Son objectif: dénoncer – et faire dénoncer par les étudiants – les professeurs et les facultés favorables aux Palestiniens. Le coup d'envoi a passé par la publication de 22 «dossiers» (c'était le terme utilisé) contre des professeurs et des universités tenus pour hostiles à Israël. L'indignation contre ces méthodes politico-policières a été telle qu'une centaine d'autres professeurs ont aussitôt demandé à figurer sur la liste infamante. Mais Campus Watch, depuis deux ans, n'a pas relâché sa pression.

Daniel Pipes est le fils de Richard Pipes, soviétologue de Harvard et grand combattant de la guerre froide. Le père fut conseiller de Ronald Reagan, actif dans le développement de stratégies anticommunistes. Tout se passe comme si le fils avait repris le flambeau, avec la même détermination, contre un nouvel ennemi. Le jeune Pipes est aujourd'hui un ténor du mouvement néo-conservateur. Il a travaillé au Pentagone dans une cellule sur le terrorisme et la technologie. George Bush vient de le nommer dans… l'Institut de la Paix, qui dépend de la présidence.

Campus Watch a pris Tariq Ramadan pour cible dès que son engagement à Notre-Dame a été connu. Mais aujourd'hui, Daniel Pipes affirme qu'il n'est pour rien dans l'annulation du visa du Suisse. Il dit en passant que d'autres groupes, en France, ont pu intervenir. En France en effet, le site de Pipes a un petit frère: Proche-Orient Info, animé par Elisabeth Schemla, ancienne journaliste au Nouvel Observateur. Sa campagne contre Ramadan a été encore plus décidée que celle de Campus Watch. Elisabeth Schemla s'est même rendue à South Bend pour convaincre Notre-Dame que l'université avait fait un choix dangereux. En vain. Le visa a été accordé au Genevois au mois de mai. Provisoirement…

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