Ouf. Guy Vibourel a jeté l’éponge, un Français ne présidera pas les Transports publics genevois (TPG). Champagne dans les locaux du Mouvement citoyens genevois (MCG), outré que l’on puisse ne serait-ce que songer à engager des «personnes soi-disant plus compétentes que nos 7 millions de Suisses […], alors que les Suisses sont connus pour être de gens plus discrets mais aussi plus sérieux». Hourras à l’UDC, pour qui «les valeurs helvétiques ont primé». Satisfaction plus contenue au PLR, plutôt bousculé, lui, par les méthodes opaques de la magistrate de tutelle et l’évincement hardi de l’un des siens (Michèle Künzler a-t-elle été florentine en demandant au législateur de modifier la loi sur les TPG dans le dessein secret et déterminé d’engager le Français? Certainement, mais là n’est pas notre propos).

Soulagement transversal, donc, de Gy à Dardagny. D’un bout à l’autre du territoire cantonal, espace sacré s’il en est, Genève respire. Guy Vibourel écarté, c’est un Français de moins à nourrir. Parce que franchement, la coupe est pleine. La République n’a pas vocation à accueillir toute la misère de l’Hexagone! Pour qui se prennent-ils, tous ces Français? Guy Vibourel aujourd’hui, les infirmières frontalières hier, qui viennent manger le pain des Genevois, les plaques «74», qui empêchent les bons Collongeois d’arriver à l’heure au centre-ville, ça commence à bien faire. Et puis les braqueurs lyonnais, et puis François Hollande, qui veut nous faire les poches, et puis le CEVA, qui va nous ramener des hordes de barbares… que fait la mère Royaume!

Insidieusement, sans en avoir l’air, l’anti-France prend ses quartiers. A la cafétéria ou dans les embouteillages, l’identitaire se réveille. Il a peur, alors il pointe du doigt. Et qui pointe-t-il? Le Français bien sûr, profiteur et envahissant. Ce qui passait jadis pour un discours populiste fait désormais figure de bon sens populaire. Il y a quelques mois, la préférence cantonale à l’embauche provoquait encore un tollé quand elle était invoquée par un directeur d’hôpital. Elle séduit aujourd’hui la majorité et le gouvernement, pour autant qu’elle ne dise pas son nom.

Engoncé dans son repli cantonal, le Genevois oublie peut-être que c’est pour ses compétences que l’on a songé à Guy Vibourel. Que les infirmières frontalières font les pansements des Suisses. Que les plaques «74» font tourner l’économie genevoise et paient des impôts à la source. Que le CEVA transportera aussi des Genevois, de Chêne à Cornavin par exemple. Que l’arsenal pénal éculé, qui fait tant sourire les braqueurs lyonnais, est suisse. Et que la France n’a rien à voir là-dedans.

Quand il peste contre son voisin, le Genevois oublie que c’est chez lui qu’il va faire ses courses. Que c’est chez lui qu’il construit sa maison et fait grimper les prix.

Sans aller jusqu’à convoquer les poncifs – la Genève internationale, son rayonnement ou sa tradition – le Genevois pourrait peut-être se souvenir que son affreux voisin est appelé à devenir l’un des siens. Qu’il l’est déjà, d’ailleurs, par la force des choses. Que l’agglomération, quelles que soient ses frontières, son nom ou sa réalité politique, n’est pas une vue de l’esprit, mais une région qui vit, qui s’organise et qui s’appelle Genève. Avec ou sans épithète.