Pour lui, elle est «une Haut-Valaisanne à la tête dure». Pour elle, il est «le seul qui peut décider de son sort du jour au lendemain en s’alimentant à nouveau». Le conflit qui oppose la ministre socialiste de la justice Esther Waeber-Kalbermatten et le condamné le plus têtu du pays, Bernard Rappaz, tourne au dialogue de sourds. Et pourrait bien finir à la roulette russe.

Au 96e jour (non consécutif) de son jeûne, l’état de santé de l’apôtre du chanvre continue de se détériorer. Vendredi dernier, son avocat, Aba Neeman, recevait, de l’unité de médecine pénitentiaire des HUG, un certificat médical «alarmant», signalant des risques de thromboses. «Cela m’inquiète, ça peut monter des jambes au cœur à tout moment.»

«Il risque l’arrêt cardiaque», renchérit son fidèle ami Boris Ryser, depuis la ferme de l’Oasis, à Saxon, d’où il l’appelle quotidiennement. Lui qui a suivi ses précédents jeûnes de protestation, en 2001 et 2006, s’inquiète plus que d’ordinaire: «Il est plus vieux, plus usé.» Il est passé de 95 à 67 kilos et se déplace avec une canne ou en chaise roulante dans les couloirs du service carcéral.

S’il a fait un malaise mardi, la faim semble doper sa détermination. Dans une longue lettre adressée à Esther Waeber-Kalbermatten, il distille son militantisme avec la ferveur d’un Gandhi, dont il s’inspire souvent: «Je suis un prisonnier politique, car injustement condamné à une peine colossale pour mes activités politico-médiatiques.» Du déjà-vu.

Sur sa propre fin, en revanche, Bernard Rappaz tient un discours contradictoire. «J’aime la vie, je ne veux pas mourir», confessait-il au Temps lors d’un entretien fin mai. «La mort, c’est aussi une merveilleuse expérience spirituelle, l’évasion et la liberté», se ravise-t-il dans son journal de prison publié sur Internet.

Là réside tout le dilemme de l’affaire Rappaz qui, du terrain judiciaire, a irrémédiablement glissé sur les terrains éthique et politique. Le chanvrier n’a jamais accepté sa condamnation à 5 ans et 8 mois de prison pour violation de la loi fédérale sur les stupéfiants et s’en révolte par le jeûne jusqu’à la mort. Mais peut-on laisser mourir un détenu?

A cette question, l’éthique médicale, d’abord, apporte sa propre réponse. Formellement, si, en «pleine capacité d’autodétermination», un détenu gréviste en a exprimé la volonté, on le laissera mourir, selon les directives de l’Académie suisse des sciences médicales (ASSM). Bernard Rappaz a justement rédigé des directives anticipées en pleine possession de ses moyens.

Mais nourrir de force un détenu gréviste est autorisé par la Cour européenne des droits de l’homme, ainsi que le soutiennent deux arrêts de Strasbourg. La ministre le conçoit, mais n’a néanmoins nullement l’intention de s’exécuter, statuant par anticipation sur le refus du comité d’éthique des HUG, «intraitable à ce sujet». Un cercle vicieux qui désespère Aba Neeman.

Entre les considérations juridiques et éthiques, il y a la politique, justement. Inutile de dire qu’en façonnant un «martyr du chanvre», le décès de Bernard Rappaz ne manquerait surtout pas de créer un scandale tonitruant dont la Suisse se passerait volontiers, après le décès de Skander Vogt à Bochuz ou celui du débouté nigérian à Zurich. La conseillère d’Etat serait la première à devoir en assumer les conséquences.

Face à ce chantage, Esther Waeber-Kalbermatten a montré quelques signes d’hésitation, ces derniers temps, en accédant d’abord à la première requête d’interruption de peine. Puis en interrompant la trêve brutalement. Elle jura alors qu’on ne l’y reprendrait plus. «Si c’est son vœu, je le laisserai mourir», déclarait-elle solennellement. «Il criait victoire sur son tracteur», répète-t-elle aujour­d’hui.

Ainsi a-t-elle refusé la seconde demande d’interruption de peine formulée il y a deux semaines et sur laquelle le Tribunal administratif cantonal statue dorénavant. Elle ne se prononce pas sur le verdict de la justice, et laissera le soin au Grand Conseil de traiter, en novembre prochain, le recours en grâce formulé par Bernard Rappaz.

Mais la voilà qui rendait visite au chanvrier, la semaine dernière, pour le convaincre de s’alimenter. Qui examine «avec toute l’assiduité que nécessite cette situation, une première en Suisse à ma connaissance, l’opportunité de le soumettre à des mesures d’urgence allant jusqu’à l’alimentation artificielle» si son état devait se dégrader brutalement. Elle est, pour cela, en contact avec des experts. «Je ferai tout pour lui sauver la vie, sauf interrompre sa peine», dit la ministre.

Alors qu’une pétition de 883 signatures était remise hier au Conseil d’Etat par Ruth Zwahlen, du musée du chanvre de Tägerig (AG), demandant une réduction de peine et la libération du chanvrier, l’échiquier politique n’en finit pas de trembler. Oskar Freysinger, président de l’UDC Valais et conseiller national, milite «pour une alimentation forcée» lorsque Bernard Rappaz ira au plus mal. «On doit l’assister, mais qu’on laisse ce criminel de droit commun en prison.»

Sur sa gauche, l’ex-président du PS Peter Bodenmann n’hésite pas une seconde entre sa compatriote et contemporaine Esther Waeber-Kalbermatten et son copain de jeunesse, Bernard Rappaz, avec qui il fréquentait le Festival hippie de Sapinhaut dans les années 70. «Ce qui se passe est à peine croyable. Bernard Rappaz ne représente un danger pour personne. Qu’on le laisse à la maison jusqu’à ce qu’il pèse 90 kilos. Un peu de pragmatisme, voyons!»

Le bouillant socialiste juge par ailleurs sa peine «trop sévère» et appelle le Grand Conseil à «lui accorder un rabais». Pas prêt à le statufier mais presque: «On a tué Farinet, il ne faut pas tuer Rappaz.»