L’Etat islamique (EI) a beau reculer sur ses terres, ses ramifications en Europe restent préoccupantes. En Suisse aussi. «La menace ne diminuera pas, malgré les pertes territoriales de l’EI», a affirmé mardi à Berne Markus Seiler, le directeur du Service de renseignement de la Confédération (SRC).

De 2001 jusqu’en février dernier, 83 voyageurs motivés par le djihad ont été recensés par le SRC. Mais une nette accélération des départs s’est produite depuis deux ans en demi. Alors que l’Etat islamique déclinait progressivement – il aurait perdu 60% de ses territoires en Irak depuis 2014 – dans le même temps, le nombre de voyageurs du djihad partis de Suisse dans des zones de conflit, majoritairement la Syrie et l’Irak, doublait.

Comment expliquer ce paradoxe apparent? Dévoilé mardi, le troisième rapport TETRA sur la lutte contre le terrorisme à motivation djihadiste en Suisse parle de l’attrait d’une certaine criminalité «low cost» et de la difficulté de lutter contre des acteurs non étatiques. Même si l’EI enregistre des défaites, même si la plupart des voyageurs du djihad ne reviennent pas (sur 83 personnes parties de Suisse, 22 sont décédées), la propagande de l’EI et d’autres groupes de la même mouvance continue de produire ses effets parmi la population cible. Le profil type? Il s’agit plutôt de jeunes, note le rapport, «parfois convertis, issus de familles stables, souvent petits criminels, peu formés, un peu paumés». Ils n’ont qu’un seul point en commun: «Tous ont une rupture dans leur biographie.»

Près de 500 internautes en lien avec le djihad

Mais il n’y a pas que les personnes qui se rendent dans les zones à risques qui inquiètent les autorités. Trois autres statistiques viennent compléter ce chiffre de 83 voyageurs présumés du djihad. La première concerne la toile: 497 internautes ont été repérés par le Service de renseignement de la Confédération en lien avec le djihad l’an dernier. Ils étaient 300 en 2014. Ces personnes ne représentent pas toutes une menace concrète pour la sécurité, mais elles prônent l’idéologie djihadiste ou se connectent avec des individus qui défendent ces idées. La plupart des 60 procédures pénales en cours aujourd’hui par rapport à la lutte contre le terrorisme à motivation djihadiste concernent d’ailleurs des cas de propagande, relève le procureur général de la Confédération, Michael Lauber. Ainsi l’enquête ouverte contre les dirigeants du Conseil central islamique suisse (CCIS) de Nicolas Blancho. Le Ministère public de la Confédération veut savoir jusqu’où va la liberté d’expression et où commence la propagande.


Sept fois plus d’interdictions d’entrées

La deuxième statistique se rapporte aux interdictions d’entrée prononcées par la police fédérale. Elles étaient sept fois plus nombreuses en 2016 qu’en 2015. Pour trois raisons: la menace s’est précisée, mais la coopération internationale s’est aussi améliorée comme la coopération à l’intérieur du pays. Il est plus difficile pour un ressortissant étranger – auquel le territoire suisse peut être interdit en cas de soupçons importants – de passer entre les mailles du filet.

La troisième statistique qui achève le tableau concerne la filière asile. Le nombre de dossiers passés au crible par le SRC a plus que doublé en deux ans. Il s’est élevé à 5202 cas l’an dernier. Un risque sécuritaire potentiel a été détecté dans 14 cas. Dès mai, le Service de renseignement établira une nouvelle statistique pour englober toutes «les personnes à risques», en lien avec la radicalisation.


La Suisse veut mieux s’armer contre le terrorisme low cost

Bien, mais peut mieux faire. Pour parvenir à lutter efficacement contre le terrorisme à motivation djihadiste, le groupe de coordination TETRA souhaite combler différentes lacunes dans les bases légales suisses. Le cas de deux jeunes résidant en Suisse romande est emblématique: alors qu’ils semblaient se radicaliser et montraient des envies de partir en Syrie, alors que les autorités étaient au courant, en l’absence de soupçons permettant l’ouverture d’une instruction pénale, les services de sécurité du canton concerné n’ont pu que les convoquer à un entretien préventif. Ces deux jeunes ont tout de même quitté la Suisse. Ce n’est qu’à leur retour qu’ils ont pu être placés en détention préventive et sous procédure pénale.

Le Département fédéral de justice et police (DFJP) travaille à deux projets qui seront mis en consultation cette année. Le premier doit renforcer l’arsenal préventif à disposition des polices: obligation de se présenter au poste, retrait des documents d’identité, surveillance discrète, assignation à un lieu de résidence, interdiction de périmètre, etc. En revanche, la détention préventive avant tout acte répréhensible souhaitée par l’UDC et défendue par le conseiller d’Etat bernois Hans-Jürg Käser (PLR) en fin d’année dernière ne semble pas devoir y figurer. «ll n’y aura pas de détention avant une procédure pénale. Nous sommes dans un Etat de droit», tranche Nicoletta della Valle, directrice de Fedpol.

Le deuxième projet doit renforcer le volet pénal de la lutte contre le terrorisme. La loi fédérale interdisant les groupes Al-Qaida et Etat islamique, limitée à fin 2018, doit être prolongée. Les peines encourues par les personnes coupables de soutien à des organisations criminelles – 5 ans de prison maximum – pourraient être relevées. Le dispositif pénal doit aussi être renforcé par rapport au financement du terrorisme. La Suisse ne peut répondre aux demandes d’autorités étrangères qu’en cas de soupçons communiqués au préalable par un établissement bancaire. Conséquence: 60% des requêtes venant de l’étranger ont reçu une réponse négative en 2015.

En termes de prévention, un plan d’action national sera adopté au troisième trimestre. La Confédération pourrait alors s’engager financièrement contre la radicalisation.