Les politiques de sécurité sont influencées par trois grandes tendances qui toutes remettent en cause la parcellisation des approches: les différences entre sécurité intérieure et sécurité extérieure s’estompent; les espaces de responsabilité politique et des problèmes ne coïncident plus; la définition même de la notion de sécurité se transforme et englobe d’autres dimensions, sociales, économiques ou culturelles.

Cette évolution devrait logiquement conduire à l’extension des collaborations entre les acteurs du système de sécurité et à une vision plus large des politiques à mettre en place mais le passage à de nouvelles formes de pensée et de coopération est obstrué par de nombreux blocages. Ils ont trait d’abord aux barrières territoriales, qui confinent souvent les réflexions dans des espaces trop exigus. Plus pernicieux sont les freins mentaux, qui faussent les enjeux et les débats d’idées en les situant à des niveaux très éloignés des vraies préoccupations de la population. L’autocensure qu’impose aujourd’hui la toute puissance du politiquement – et de plus en plus du culturellement et du religieusement – correct interdit pratiquement de mentionner certains problèmes, c’est-à-dire de s’y attaquer concrètement. Une interprétation parfois abusive des droits de l’homme amplifie cette impuissance. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner de la frustration et de la grogne croissantes des citoyens.

Le poids des idées reçues et des mythes contribuent également à étouffer la réflexion critique. Questionner la neutralité, le système de milice, l’autonomie cantonale ou communale, c’est être, selon les cas, anti-suisse, dangereux technocrate ou doux rêveur; évoquer la surreprésentation de certaines provenances dans les chiffres de la délinquance, en appeler à plus d’efficacité dans les sanctions, douter de la vertu du tout préventif, c’est passer pour raciste, réactionnaire ou antisocial. Les adversaires des réformes ont alors beau jeu de les torpiller en déplaçant les discussions sur le terrain des principes, des valeurs, de l’atteinte aux traditions, des droits de l’homme pour éviter d’avoir à argumenter sur la pertinence des propositions et d’être confronté à la réalité des situations. Les débats d’idées font place à la lutte des bons contre les méchants. Ce mécanisme, simpliste mais terriblement efficace, est utilisé pareillement par les représentants d’organisations et de partis que tout oppose autrement.

Les politiques de sécurité doivent se dégager des a prioris et des restrictions mentales qui entravent leur réexamen. Osons porter l’accent non pas sur les obstacles mais sur l’imagination, l’intendance suivra comme disait de Gaulle. Deux exemples.

Le premier concerne des personnes qui s’opposent à leur expulsion et qui commettent de petits délits ou dont le comportement empoisonne la vie quotidienne de certains quartiers de nos villes. A peine arrêtés qu’ils sont déjà relâchés. Essayons d’échapper à cette impasse en combinant répression et aide au rapatriement. Partons de l’idée que pour nombre d’entre eux, leur but était d’obtenir une vie meilleure en venant chez nous. Essayons donc de résoudre le problème en les aidant à la trouver chez eux. Pourquoi ne pas concevoir une détention «positive» pour des personnes qui refusent d’être refoulées et présentent un risque pour la société. Pourquoi ne pas mettre à profit cette détention pour leur donner une formation qui leur serait utile dans leurs pays d’origine et qui faciliterait leur retour? Pourquoi ne pas exploiter les fonds et le potentiel des programmes de la Coopération au développement pour organiser cette formation et créer des postes de travail pour les refoulés? Cette approche marierait protection des citoyens et aide à l’étranger, tout en humanisant au surplus les renvois. Elle favoriserait vraisemblablement par ailleurs la conclusion d’accords de rapatriement avec des Etats qui n’y sont guère intéressés actuellement. Et pourquoi la Suisse ne chercherait-t-elle pas à mettre sur pied des actions coordonnées de ce type au niveau européen?

Elargir l’angle d’approche ouvre de nouvelles perspectives, comme le montre encore le deuxième exemple. La controverse politique sur Schengen cache les effets positifs des accords. Pourquoi alors, au lieu de pleurer la frontière comme une ligne de défense qui n’existe plus, ne pas l’appréhender comme l’un des composants d’un «dispositif en profondeur» franco-suisse contre les voyous des banlieues qui opèrent dans nos régions, et travailler à sa réalisation? La France activerait la recherche de renseignements et la surveillance des auteurs potentiels, la Suisse réduirait les possibilités de franchissement de la frontière en barrant physiquement les chemins d’accès secondaires et en installant des senseurs et de la vidéosurveillance dans certaines zones. Enfin, les barrages, inutiles à une frontière qui peut être franchie quelques minutes seulement après la commission d’un forfait, seraient déplacés à l’intérieur du territoire français. La notion de zone franche serait réactivée dans un autre contexte. Franchissons un grand pas en suggérant que l’on examine comment des garde-frontières suisses pourraient, dans certaines circonstances, renforcer la gendarmerie française pour densifier le réseau de barrages.

En conclusion, les exemples donnés sont certainement utopiques en l’état. Là n’est pourtant pas l’essentiel. Ce qu’ils montrent c’est que l’on ne peut apporter des réponses adéquates si l’on n’a pas le courage de renverser les barrières, structurelles, opérationnelles et surtout mentales, qui brident l’imagination.