Valais

L’archéologue cantonal provoque la grogne des chercheurs

François Wiblé est accusé de négliger Sion au profit de Martigny la romaine. Le service cantonal va être réorganisé

Sur le chantier des fouilles archéologiques de la rue de Loèche la semaine passée à Sion, il y avait d’un côté les officiels tout sourire et de l’autre les archéologues, la grogne muselée mais tenace. Même devant les journalistes, la tension était palpable alors que l’archéologue cantonal, François Wiblé, contredisait presque systématiquement les explications de l’archéologue responsable des fouilles.

La plupart des gens qui connaissent le milieu désignent François Wiblé comme origine de cette tension. «Martigny, Martigny, Martigny, il n’y en a que pour Martigny», répètent les députés au Grand Conseil au fait du dossier.

François Wiblé est arrivé en Valais en 1974 pour fouiller Octodure la romaine. En 1987, il devient archéologue cantonal, mais continue de s’attribuer les chantiers du coude du Rhône alors que des bureaux privés sont mandatés sur les autres lieux de recherche. «J’ai conservé ma casquette de directeur des fouilles de Martigny où je travaille avec une partie des collaborateurs de l’archéologie cantonale, quelques ouvriers loués à des entreprises et des aides temporaires», explique-t-il. Epaulé par Léonard Gianadda, il est parvenu à conserver de nombreuses découvertes in situ, bien fréquentées par les touristes. Il se défend avec véhémence d’avoir accordé plus de moyens à Martigny qu’ailleurs.

Cela n’a pas pu être vérifié, puisque le département concerné a refusé de communiquer le budget détaillé des fouilles archéologiques. «Nous avons pris récemment conscience de l’importance de la préhistoire à Sion grâce à de nouvelles découvertes», préfère analyser le conseiller d’Etat Jacques Melly. Les fouilles de la rue de Loèche sont l’une de ces trouvailles majeures à l’échelle européenne. 750 000 francs y ont été investis pour six mois de travail mais la parcelle mériterait beaucoup plus, selon certains spécialistes, qui craignent «le massacre» de certaines tombes faute de temps. «Le service de l’archéologie manque de dynamisme, c’est un gros problème», affirme Virginie Crettenand, ancienne députée suppléante socialiste au Grand Conseil et auteur de diverses interventions à ce sujet.

Pourtant, Jacques Melly assure qu’il pourrait «obtenir des rallonges budgétaires en cas d’urgence pour l’archéologie». Avant d’enchaîner qu’on ne lui en a pas demandé dans le cas de la rue de Loèche. «Ces découvertes sont assez analogues à celles de la nécropole de Don Bosco mais il est indispensable de les mener à bien, car les différents secteurs présentent des particularités», justifie François Wiblé. «Si l’on voulait analyser tout jusque dans le moindre détail, il faudrait beaucoup plus de temps et de moyens financiers. Néanmoins, nous estimons que ceux mis à disposition permettent de nous concentrer sur les objets qui sont porteurs du maximum d’informations nouvelles et d’éviter ainsi des pertes irrémédiables.»

François Wiblé ne crie pas au scandale budgétaire, au téléphone il ne sait d’ailleurs pas exactement de combien il dispose. «Tous les archéologues vont diront que l’on pourrait avoir mieux mais nous devons aller à l’essentiel. A mon arrivée dans le service, j’étais le seul archéologue à côté de l’abbé Dubuis qui s’occupait essentiellement des Monuments historiques. Aujourd’hui, nous sommes 3,5 équivalents plein temps, c’est déjà un progrès.»

A l’extérieur du canton, les confrères de François Wiblé refusent de commenter son travail. «Il est normal de faire des choix lorsque l’on a un budget limité et il est possible que cela ne plaise pas à tout le monde», estime Marie Besse, professeure et responsable du Laboratoire d’archéologie préhistorique et anthropologie à l’Université de Genève. Avant d’ajouter que «le poste d’archéologue cantonal confère un pouvoir important puisque cette personne a la responsabilité de décider ce qu’il convient ou non de fouiller».

Alors que Martigny rayonne de ses quelques siècles romains, Sion ne parvient pas à mettre en valeur les trésors qu’elle voit émerger. Les stèles néolithiques du Petit-Chasseur ne sont pas systématiquement exposées depuis que le musée d’archéologie est en cours de démantèlement et «les installations des deux dolmens en ville de Sion sont à ce jour peu mises en valeur, voire peu entretenues», commente Marie Besse. Ville et canton se renvoient la balle du financement de la conservation des sites, faute d’un Gianadda pour rendre justice au patrimoine sédunois.

Le Grand Conseil refuse presque systématiquement les augmentations de budget. «Par manque de sensibilité et de connaissance», selon Jean-François Copt, député et président d’une association archéologique. «A cause du lobby de la construction qui muselle les partis de droite», estime Virginie Crettenand.

Entre la construction de l’autoroute ces dernières années et les chantiers nombreux en Valais central, le canton est débordé par ses fouilles d’urgence, lesquelles mangent chaque année plus des deux tiers des 2,5 millions dévolus à l’archéologie alors que les moyens manquent pour étudier les découvertes déjà faites. Certains documents dorment depuis près de vingt ans dans les bureaux privés, note Eloi Contesse dans une recherche de 2007 intitulée Gestion et conservation de la documentation archéologique. «Nous avons pris conscience de cela et sommes très attentifs à investir une partie du budget pour les publications», veut rassurer Jacques Melly.

Signe que peut-être les temps changent, François Wiblé devrait prendre sa retraite fin 2014. L’Etat du Valais a mandaté une commission d’experts extérieurs pour évaluer l’organisation du service d’archéologie. «Chaque canton a une manière différente de procéder», explique le conseiller d’Etat. «Nous nous demandions si les bureaux privés étaient une solution efficace ou s’il serait utile de renforcer plutôt le service cantonal.» Le rapport est actuellement étudié par le gouvernement, et n’est pas plus accessible que les budgets détaillés du service.

«Le service de l’archéologie manque de dynamisme, c’est un gros problème»

Publicité