Par la volonté de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), voici l’architecture romande contemporaine soumise à une confrontation inhabituelle, la présence d’un ouvrage d’exception et d’ambition, le Rolex Learning Center, sur les rives lémaniques (lire notre cahier spécial). Dans un univers constructif qui se signale par la retenue et où les immeubles de prestige se profilent peu, l’ouvrage des Japonais Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa, en dépit de la très grande douceur de ses lignes, débarque comme un ovni.

En matière d’innovation et d’originalité, rien ne peut être comparé à la belle vague blanche imaginée par le bureau SANAA, de Tokyo. Dans la région francophone, aucun Schaulager signé Herzog & de Meuron à l’horizon, pas de Prime Tower, réalisation du bureau Gigon/Guyer, qui s’élève à grande vitesse par-dessus les toits de Zurich.

Le prestige immense de l’architecture suisse de par le monde, sa grande visibilité ainsi que son statut de produit d’exportation représentent des conquêtes que peuvent s’attribuer l’école tessinoise – qu’on songe à la notoriété d’un Luigi Snozzi ou d’un Mario Botta – et les professionnels alémaniques. Les deux Prix Pritzker helvétiques ont été remportés par le duo bâlois Jacques Herzog et Pierre de Meuron ainsi que par le Grison Peter Zumthor. En comparaison, l’environnement architectural romand tranche par sa modestie. Laquelle s’explique par des raisons culturelles peut-être, mais d’abord économiques.

Les architectures d’envergure, faisant appel à des moyens importants, expriment des projets d’Etat ou d’entrepreneurs. Ainsi la tour Edipresse, dressée à Lausanne au début des années 1960 par Jean-Marc Lamunière, signalait les temps triomphants des arts graphiques. Les œuvres de Jean Tschumi, architecte d’envergure prématurément disparu, telles le bâtiment de la Vaudoise Assurances, l’aula de l’Ecole polytechnique ou l’établissement Nestlé à Vevey, datent des années 1950-60, époque optimiste et prospère; elles restent des ouvrages de référence.

Est-ce à dire que face à la puissance économique alémanique les professionnels romands sont condamnés au mode mineur? Ne souffrent-ils pas aussi d’un déficit de vision de leurs commanditaires? Les industries horlogères à vocation planétaire s’offrent volontiers des signatures internationales lorsqu’il s’agit d’élever un bâtiment à leur image, ainsi Jean Nouvel pour le quartier général du groupe Richemont à Bellevue. Mais c’est à Bernard Tschumi, Helvète très mondialisé, que Vacheron Constantin s’est adressé pour construire son siège social à Plan-les-Ouates. De même, Rolex a fait appel au bureau genevois Brodbeck & Roulet.

D’ailleurs, c’est à ce même bureau que la ville internationale doit un de ses beaux édifices contemporains, le siège translucide et couleur d’eau de l’Organisation météorologique mondiale, inauguré en 1999. En matière d’architecture de prestige, les institutions onusiennes jouent un rôle non négligeable. Ces dernières, de même que l’industrie horlogère, les établissements d’enseignement, les entreprises de communication et de tourisme, constituent, sans surprise, les grands pourvoyeurs de mandats importants.

Le campus offert à ses collaborateurs par la multinationale Philip Morris figure désormais parmi les marques de l’architecture lausannoise. Le bureau lausannois Brauen + Wälchli vient d’achever un projet de longue haleine, le Collège de Drize; une tour TSR entièrement renouvelée par le tandem Devanthéry & Lamunière se profile dans le skyline genevois.

Les commandes ne manquent pas, les bureaux de qualité non plus et les architectes nouveaux venus se pressent nombreux au portillon. Citons à titre d’exemple Made in, distingué par un deuxième rang lors du concours pour l’extension du Kunsthaus de Zurich, ou Dreier Frenzel, tout récent lauréat pour celui du site ­Artamis à Genève. De son côté, l’EPFL fait sa part, en construisant abondamment et de manière innovante sur son campus, en stimulant la recherche multidisciplinaire de pointe dans sa Faculté de l’environnement naturel, architectural et construit (ENAC), manière de constituer une spécificité romande qui, tôt ou tard, portera ses fruits.

En revanche, la planification urbaine, autrefois apanage du défunt Institut d’architecture et d’urbanisme de l’Université de Genève, n’a pas encore trouvé sa place à l’EPFL. Insuffisance symptomatique, à laquelle s’ajoute la faiblesse du discours public sur la question de la ville. A la différence de Zurich où celle-ci fait l’objet de débats animés, voulus et encouragés par les autorités. Ou de Bâle où l’évolution de la cité est suivie avec une attention sourcilleuse par les citoyens. En région romande, la méfiance prédomine, assortie de comportements défensifs, dont le rejet du projet de Musée des beaux-arts vaudois à Bellerive offre une illustration récente.

Il est vrai que des propositions d’ensemble permettant d’entrevoir un avenir urbain n’y sont guère formulées. Lausanne a bien tenté d’animer, avec un succès très relatif, une discussion publique autour de son projet Métamorphose et de l’idée d’écoquartiers. Peut-être y manquait-il le souffle d’une vision englobante, capable d’imprimer un mouvement dynamique à l’ensemble de l’agglomération.

L’exemple de la plate-forme du Flon, morceau de ville confié à l’initiative privée, dont on attendait beaucoup et qui a déçu, a démontré les limites d’un grand projet mené sans ancrage dans une vision urbaine globale. L’impuissance dont l’autorité fait souvent preuve lorsqu’elle se trouve confrontée à de grands projets, celui de la friche industrielle genevoise de La Praille-Acacias-Vernets par exemple, ne fait qu’alimenter la défiance de l’opinion.

Mal préparée, celle-ci risque d’envisager les objets construits comme autant d’événements anecdotiques successifs détachés de tout contexte. Autant que de projets et de moyens, l’art des architectes s’alimente du dialogue avec les mandataires publics, les entrepreneurs, les financiers et aussi les citoyens autour desquels la ville s’organise. A cette lumière, la question correctement énoncée serait alors: quelle urbanité imaginer pour les décennies à venir afin qu’une architecture romande s’élance et s’épanouisse?