Le voile se lève sur les fonds suisses des proches du dictateur tunisien déchu Zine el-Abidine Ben Ali. Une somme estimée entre 10 et 20 millions de dollars a été bloquée au sein de la banque EFG, un établissement privé genevois, a appris Le Temps. L’argent appartient à Slim Chiboub, ancien champion de volleyball surnommé «Monsieur Gendre» après avoir épousé l’une des filles de l’ex-président.

Ces fonds ont été identifiés avant même le Printemps arabe, dans le cadre d’une enquête fédérale visant les pots-de-vin du groupe Alstom, un géant français de l’ingénierie. Selon nos informations, l’entreprise aurait versé quelque 14 millions de dollars à Slim Chiboub entre 1996 et 2003, en échange de prestations de «consultant» que la justice suisse soupçonne être fictives. Après la chute du président Ben Ali, en janvier 2011, une seconde enquête a été ouverte par le Ministère public de la Confédération contre Slim Chiboub pour «blanchiment d’argent qualifié» et «corruption d’agents publics étrangers».

Pour la place financière helvétique, les enjeux de l’affaire sont élevés. L’argent de Slim Chiboub représente une part non négligeable des fonds bloqués en Suisse après la chute du despote tunisien – 60 millions de francs, avait indiqué à l’époque Micheline Calmy-Rey.

L’attitude des banques qui ont accueilli cet argent soulève des questions. L’automne dernier, dans un rapport consacré aux fonds des potentats arabes en Suisse, l’autorité de régulation financière, la Finma, critiquait plusieurs établissements – jamais cités par leurs noms – pour avoir mal vérifié le statut de certains clients «politiquement exposés», appelés PEP dans le jargon.

«Une banque explique qu’elle n’a pas identifié la PEP, notait le rapport à titre d’exemple, car il existe différentes orthographes de son prénom. En examinant les documents transmis par la banque, la Finma constate cependant que la banque avait bien identifié la PEP comme étant le gendre du dictateur et que la case PEP correspondante était bien cochée sur le profil du client.»

Selon nos informations, Slim Chiboub n’a pas été identifié comme PEP à son arrivée chez EFG, où il possédait six comptes au nom de sociétés offshore. Et ce alors que, selon les enquêteurs fédéraux, la banque était au courant de ses liens familiaux avec le pouvoir tunisien. Un autre compte lui appartenant, ouvert chez BNP-Paribas à Genève, a été fermé en 2009 – les connexions politiques du personnage paraissant problématiques – et transféré chez EFG.

De 1994 à 2003, «Monsieur Gendre» avait, selon l’expression d’un connaisseur du dossier, «les doigts dans tous les pots de confiture»: il obtenait à vil prix des terrains dans des zones touristiques, s’imposait comme partenaire obligé aux investisseurs étrangers, et investissait les commissions ainsi perçues pour acheter des chevaux de course en France. Il serait tombé ensuite dans une relative disgrâce, évincé par la famille de la seconde femme du président Ben Ali. En fuite depuis la révolution tunisienne, récemment condamné dans son pays pour port d’armes illégal, Slim Chiboub serait aujourd’hui réfugié aux Emirats arabes unis.

Contactée par Le Temps, la banque EFG n’a pas réagi mercredi à ces informations. L’avocat de la Tunisie en Suisse, Enrico Monfrini, s’est refusé à tout commentaire. Enfin, le Ministère public de la Confédération estime qu’«en l’état, une prise de position à ce sujet est prématurée».

La Suisse et la Tunisie ont paraphé mercredi à Berne un accord de coopération migratoire, censé remédier au récent afflux de réfugiés économiques et de jeunes délinquants tunisiens en Suisse. Il fixe les modalités de l’encouragement au retour volontaire et des renvois forcés vers la Tunisie. (ATS/LT)