Comment l’argent guinéen a transité par la Suisse

Justice Le fils du président de Guinée équatoriale avait des sociétés écrans à Genève

A Paris, la procédure judiciaire dite des «Biens mal acquis» (BMA) continue à progresser. Ouverte fin 2010, elle vise les dignitaires du Congo-Brazzaville, du Gabon et de la Guinée équatoriale et leurs proches, propriétaires d’un mirobolant patrimoine qui proviendrait de la corruption et du détournement de fonds publics.

Le volet concernant l’hôtel particulier parisien de 4000 m2 avenue Foch de Teodoro Obiang Nguema, dit «Teodorin», le fils du président guinéen, a déjà fait couler beaucoup d’encre. Mais son arrière-plan suisse était jusqu’ici peu connu. En août 2011, les juges Roger Le Loire et René Grouman, en charge des BMA, ont adressé à Berne une commission rogatoire dont les résultats ont été remis en février 2014.

La documentation alors saisie prouve que Teodoro Obiang Nguema, actuel vice-président et ministre de l’Agriculture de 1996 à 2012, était bien le seul actionnaire et bénéficiaire économique de cinq sociétés-écrans (Ganesha Holding, RE Entreprise, Nordi Shipping & Trading CO, GEP Gestion Entreprise Participation et Raya Holding), elles-mêmes propriétaires de l’immeuble avenue Foch. Dans les années 90, alors inscrites à Genève, ces entités étaient contrôlées par une riche famille saoudienne.

En décembre 2004, Teodorin, qui selon un rapport gagne 80 000 dollars par an, décide de les racheter 25 millions d’euros, sans que son nom n’apparaisse au Registre du commerce helvétique. Le cabinet d’avocats Peter & Python à Genève supervise alors la transaction, mise en œuvre par la fiduciaire Guillaume de Rham.

L’avocat Jacques Python a été entendu comme témoin. Interrogé par Le Temps, il assure avoir procédé à l’époque «à de nombreux contrôles sur la personne de l’acheteur». «Nous nous sommes adressés à un certain nombre de personnes haut placées en France et aux Etats-Unis. Nous avons même interrogé le Département fédéral des affaires étrangères à Berne. Il n’y avait rien qui pouvait nous alerter sur quoi que ce soit», explique-t-il. Guillaume de Rham est alors en contact avec l’avocat parisien de Teodorin qui lui assure que son client ne fait l’objet d’aucune poursuite en France, en Europe et aux Etats-Unis et que la provenance de ses fonds est «parfaitement licite».

«Situation inimaginable»

Dans un rapport de synthèse de juin 2014, les enquêteurs de l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF) ont retracé le cheminement des fonds. Sur les 25 millions d’euros déboursés, 22 millions ont été payés sur le compte en banque du riche Saoudien au Crédit Lyonnais de Genève, ouvert au nom d’une société offshore dans les îles Vierges britanniques.

L’argent, après avoir transité pas différents établissements, provenait du compte personnel de Teodorin à la SGBGE, filiale de la Société Générale. Entre 2004 et 2011, ce compte a été crédité de 110 millions d’euros provenant du Trésor public de Guinée équatoriale.

En dix ans, six administrateurs suisses se sont succédé à la tête des sociétés-écrans de Teodoro Obiang Nguema, se transmettant ainsi «la patate chaude» pour reprendre l’expression de l’un d’entre eux. Ils sont en particulier chargés d’assurer la gestion de Foch Service, une structure française qui verse les salaires d’une douzaine de femmes de chambres et cuisiniers de l’immeuble parisien d’Obiang, et veille sur les dépenses de Teodorin. C’est la ­Somagui Forestal, sa société d’exploitation de bois qui pratiquerait le racket selon plusieurs témoignages recueillis par les enquêteurs, qui alimente alors le compte au Crédit Lyonnais de cette entité.

L’un des administrateurs engagé à l’automne 2008 raconte avoir découvert une «situation inimaginable». «Cela faisait des années que les sociétés alors inscrites à Zollikon n’avaient pas payé leurs impôts, et que leur bilan n’avait pas été fait. Je les ai déplacées à Fribourg et j’ai réglé tous les arriérés: des centaines de milliers de francs suisses», précise-t-il.

Autrefois accueillies à l’Arab Bank de Genève, les sociétés n’ont plus de comptes en banque. Le nouvel administrateur se démène pour en ouvrir. Une dizaine d’établissements refusent. Seule la Banque Migros accepte, mais a fini par prendre peur, clôturant le compte trois mois après.

Dès 2011, alors que l’enquête progresse, entre Genève et Paris, des avocats cherchent une parade. Jacques Python raconte que son étude «a œuvré pour que l’Etat de Guinée équatoriale qui est notre client puisse racheter l’immeuble de l’avenue Foch puisque de toute façon ce bien devait lui revenir». Le 15 décembre 2011, un acte de cession des parts de la résidence a été conclu au profit de l’Etat de Guinée équatoriale. Teodorin aurait revendu ses parts pour 35 millions d’euros, alors que son bien immobilier parisien est estimé à 107 millions d’euros.

Pour les enquêteurs de l’OCRGDF, il s’agit d’un «habillage juridique». Ils pointent «plusieurs incohérences [qui] montrent que l’acte a été rédigé dans l’urgence afin de s’opposer aux opérations judiciaires».