Le Largin, un bout de Suisse si paisible au km 0 du front

C’est un bien paisible ruisseau qui court le sous-bois, la Largue. Dans cette Alsace d’étangs à carpes, une grande clairière où paissent quelques vaches. La ferme perdue qui se devine, c’est le Largin. Le bout du monde, un bec de canard qui s’enfonce en territoire alsacien depuis le village ajoulot de Bonfol. La fin d’un monde.

Et le début du cataclysme. Le kilomètre zéro du front ouest de la guerre de 14-18, c’est ici. Depuis la borne 111, il n’y a qu’à suivre la Largue, puis sur 750 kilomètres, jusqu’à la mer du Nord, la ligne de front. Et se déroulent les souvenirs douloureux, comme ce fortin allemand traversé par un arbuste, émergeant du temps qui nivelle. Peut-être parce qu’il leur manque un lien intime avec les millions de morts, seuls les Suisses ont reconstruit ici, il y a deux ans, à cent mètres de la borne 111, le fortin de bois qui, durant quatre ans, leur servit de poste d’observation.

A l’ouest de la petite rivière, le front français, dont un seul témoin subsiste, un fortin de béton dénommé Villa Agathe par des territoriaux français qui avaient le goût de la poésie. A l’est de la Largue, les blockhaus allemands subsistent plus nombreux.

Lieu de contrebande du sel, du café et du tabac, auberge des fêtes endimanchées où se retrouvaient jadis Alsaciens et Ajoulots, le Largin devient pour les soldats suisses, dès août 1914, «le beau secteur, le point sensible de la frontière que tous ont désiré connaître, occuper, défendre… Et de se sentir là, debout en curieux, couvert par le drapeau à croix blanche, épié par des centaines d’yeux, invisibles, une sorte de malaise vous gagnait», écrivait le colonel Alphonse Cerf. Mais aussi, «depuis que les jours de semaine ne vous amenaient plus de ces trente automobiles de Genève pleines de dames en veste de cuir et les dimanches ces chars à banc enrubannés chargés de chorales de l’Erguël venues pour voir la guerre de plus près, le Largin s’ennuyait», rapporta l’écrivain vaudois Paul Budry.

Depuis septembre 1914, le danger s’amenuisait. Il y avait bien encore quelques tirs de mitrailleuses le soir, par-dessus les tranchées, quelques patrouilles accrochées par les balles ennemies, mais la guerre, les pluies d’obus, le fracas des mitrailleuses, la mort en masse s’arrêtaient au pied des Vosges, de l’autre côté de la plaine d’Alsace, à une trentaine de kilomètres. A l’extrême ouest de la Suisse, l’Ajoie est un saillant fragile entre les deux fronts allemands et français. Du col des Rangiers à Bâle, deux divisions d’infanterie et une brigade de cavalerie sont stationnées. La tentation peut être grande de violer la neutralité suisse pour prendre l’ennemi à revers. A la déclaration de guerre, «une division provisoire de cavalerie se déploie en Ajoie, avant que l’ensemble de l’armée, par vagues successives, passe en Ajoie. D’où le refrain de la fameuse chanson La Petite Gilberte de Courgenay, «qui connaît 300 000 soldats et tous les officiers», écrivent Hervé de Weck et Claude-Henri Schaller .

A lire: Bonfol. Le Largin au km 0 du front ouest 1914-1918, Claude-Henri Schaller et Hervé de Weck, Société jurassienne des officiers. Une plaquette très illustrée de photos inédites et enrichie de lettres de soldats.A voir: La Grande Guerre aux frontières – L’Ajoie durant la Première Guerre mondiale. Musée de l’Hôtel-Dieu, Porrentruy. Photos, objets, récits d’une Ajoie intime­-ment mêlée à la guerre par ses ressortissants français et alsaciens.