«Je n’attends rien de ce procès. Absolument rien.» Au téléphone, Eric Buchs est ému mais catégorique. Il y a deux ans, son fils Bojan disparaissait brutalement dans un cadre qu’il chérissait par-dessus tout: la montagne. Depuis, la vie n’a plus beaucoup de goût, raconte ce Fribourgeois, père de l’une des six victimes du drame de la Jungfrau, survenu lors d’une expédition de l’Ecole de recrues spécialisée dans l’alpinisme d’Andermatt (UR).

Lundi débute à Coire, devant le Tribunal militaire 7, le procès des deux guides de montagne qui accompagnaient ces jeunes. L’attention vouée à ce procès sera certainement forte, si l’on se souvient de l’émotion que le drame a suscitée. Depuis, Eric Buchs s’est beaucoup engagé pour dénoncer le contexte de cet accident mais aussi le comportement de l’armée face aux familles des victimes. Il continue: «Je me bats en vain. Je n’ai aucune confiance en cette justice.»

Accompagnés

Ce matin du 12 juillet 2007, douze militaires sont engagés dans le massif de la Jungfrau. Parmi eux, cinq recrues et un sergent, pour lesquels l’ascension sera fatale. Ce sont de jeunes Romands – quatre Valaisans, un Fribourgeois et un Vaudois – quasi au terme de leur service. Ils ont quitté au petit matin la cabane de Mönchsjoch, accompagnés de deux guides, l’un sous-officier de carrière, l’autre sous-officier spécial. Une couche de neige fraîche tombée les jours précédents recouvre la pente. Non loin de la selle du Rottal, à 3800 mètres, les quatorze montagnards modifient la course habituelle et préfèrent l’arête en raison de la neige qui a soufflé en contrebas, selon le témoignage de l’un des rescapés. Le drame suivra. Les deux premières cordées, séparées des suivantes par les guides, auraient provoqué l’avalanche qui les emportera, selon l’expertise de l’Institut fédéral pour l’étude de la neige et des avalanches ENA.

Cet accident a bouleversé la Suisse entière, réveillant une vive polémique sur l’opportunité d’une telle ascension par beau temps au lendemain de fortes chutes de neige. Et sur la prise de responsabilité. Des voix ont rappelé la fatalité qui accompagne l’approche de la montagne où le risque zéro n’existe jamais. «C’est un drame national. Désormais, la question du pourquoi nous occupe», avait déclaré le conseiller fédéral Samuel Schmid, sans cacher son émotion lors de la cérémonie consacrée aux victimes dans l’église Saint-Pierre-et-Paul d’Andermatt.

Beaucoup de questions et d’incompréhensions ont surgi. Pourquoi ce départ sur les pentes, même avec des jeunes motivés, un matin où, selon l’Institut de Davos, le danger était «marqué», de niveau 3 sur une échelle de 5 degrés. La couche fraîche atteignait 60 centimètres et la pente était jugée «extrême». Des professionnels de la montagne, présents à la cabane du Mönchsjoch le soir précédent, avaient même découragé la poursuite de l’ascension. En vain.

L’armée accusée

L’institution de l’armée a essuyé des attaques nourries, encore alourdies par une communication laconique. Peut-on accepter qu’une armée de milice, quelle que soit la particularité de la troupe – ici l’Ecole spécialisée dans l’alpinisme et réservée à des jeunes rompus à la montagne –, s’engage dans pareille prise de risque? Et comment se répartissent les compétences entre guides, la plupart du temps intégrés à l’armée, et la hiérarchie militaire?

En décembre 2007, Eric Buchs a déposé une plainte pénale pour homicide par négligence contre l’armée. La plainte visait le chef de l’armée d’alors, Christophe Keckeis, le chef des Forces terrestres, Luc Fellay, et le commandant à la caserne d’Andermatt, Franz Nager. «Je voulais que les supérieurs prennent leur responsabilité et assument le dysfonctionnement d’un système. L’enquête n’a consisté qu’à mettre la faute sur les épaules des disparus.» La porte-parole de la justice militaire, Silvia Schenker, explique que, après audition par le juge d’instruction, aucune procédure pénale n’a été ouverte. Faute de soupçon.

Organisé plus de deux ans après les faits ce procès, qui débute lundi et dont le jugement est attendu pour vendredi, signifie une nouvelle épreuve pour l’armée et les familles des victimes. Il intervient un mois après le procès à Thoune du drame de la Kander, l’accident de rafting qui, en juin 2008, coûtait la vie à cinq soldats. Les deux guides, inculpés pour homicide par négligence et inobservation des prescriptions de service, risquent jusqu’à trois ans de prison. Eric Buchs, qui s’est déjà rendu à Thoune, ira à Coire, dans l’auditoire, même s’il n’espère rien. «Toute la famille sera là. Pour notre fils.»