Qui persiflera encore la lenteur helvétique? Le 19 février, à la veille de la manifestation où 12 000 Kurdes protestèrent à Genève contre l'arrestation d'Abdullah Öcalan, la présidente du Conseil d'Etat, Martine Brunschwig Graf, écrivait à la Confédération pour demander à l'armée de renforcer la protection des quarante sites diplomatiques genevois. Ce vendredi, moins de quinze jours plus tard, quatre cents soldats du régiment d'infanterie 37 happés en plein cours de répétition prennent position au bout du lac. Armés, chargeur garni mais sécurité engagée, précise leur commandement, et formés en trois jours. Cent vingt autres militaires patrouilleront, 24 heures sur 24, autour des ambassades bernoises.

Un engagement vite fait bien fait, pourrait-on dire. Sauf qu'il est loin de faire l'unanimité. Ainsi Bâle, qui aurait pu craindre les débordements liés au procès Öcalan (en avril ou mai peut-être) vu la population turque et kurde qu'elle accueille, n'a pas sollicité l'appui fédéral. «On devrait se garder de faire appel à l'armée comme «troubleshooter» chaque fois qu'un problème de sécurité intérieure se présente, dit Jörg Schild, responsable cantonal de la police. Nous ferions mieux de nous interroger sur l'organisation globale de la police en Suisse.»

Et à Zurich, où l'appui de la troupe avait été sollicité dans un premier temps, une piquante polémique a opposé deux responsables de la police. Tandis que la municipale socialiste (!) Esther Maurer appelait Berne au secours pour garder les consulats de la ville, la conseillère d'Etat Rita Fuhrer (UDC) a opposé son veto. Les représentations étrangères se trouvent dans des quartiers très fréquentés, et «je ne peux pas prendre la responsabilité de laisser des soldats armés patrouiller, après un cours express de trois jours, en plein milieu de la City», argumente Rita Fuhrer. Elle a gagné. Lors d'une entrevue mardi soir, les deux ennemies politiques ont convenu qu'aucun soldat ne se rendrait sur les bords de la Limmat, ce dont le Département militaire a pris acte avec détachement en précisant qu'il s'agit d'un choix «politique».

Un choix qui ne manquera pas de susciter un débat au parlement dans sa session d'avril. Celui-ci est légalement appelé à confirmer tout engagement spécial de la troupe dépassant trois semaines – et ce pour une durée maximale de quatre mois, renouvelable. D'ores et déjà, la gauche dénonce une mesure qu'elle juge inadéquate et disproportionnée. A Genève, la mobilisation des antimilitaristes est annoncée. La Coordination de soutien au peuple kurde, regroupant une dizaine d'ONG et de partis de gauche, «condamne fermement la décision et la déclaration du Conseil fédéral. L'utilisation de l'armée pour un motif de politique intérieure, surtout sur le dos des réfugiés, est inacceptable», dit son communiqué publié jeudi.

«Cette mesure ouvre la porte à toutes sortes de dérapages», renchérit Tobias Schneebeli, du Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA), qui organise une manifestation samedi. «Jusqu'ici, les protestations kurdes se sont relativement bien passées en Suisse, alors que l'Allemagne, qui a opté pour une réponse plus musclée, déplore des morts», ajoute-t-il. Son argument: tout le monde, les Kurdes en premier, a intérêt à éviter une escalade. Sur la même ligne, le comité suisse de Pax Christi estime que le déploiement militaire n'est pas justifié par la gravité de la situation et qu'il entretient «un climat d'hostilité et de peur dans la population».

Si les critiques de la gauche étaient attendues, c'est peut-être la droite qui lancera le débat politique le plus intéressant autour des tâches liées à la sécurité intérieure. D'ores et déjà le groupe radical des Chambres a demandé au gouvernement de réexaminer la création d'une police fédérale de sécurité, dont une première version concoctée par le conseiller fédéral Kurt Furgler fut refusée en 1978. Son successeur Arnold Koller a laissé entendre dans une interview à la SonntagsZeitung que la question pourrait se reposer un jour.

«Le risque d'une guerre des polices à la française»

A l'époque, la droite fédéraliste s'y était vigoureusement opposée. Et les avis n'ont guère changé de ce côté-là. «Une police fédérale ignore la mentalité des lieux où elle intervient, dit l'ancien conseiller national Jean-François Leuba. En plus, on court le risque d'une guerre des polices à la française.» Martine Brunschwig Graf reste tout aussi ferme: «C'est moi qui ai signé la lettre et en partie rédigé la mission concernant l'actuel engagement des troupes. Il relève de notre compétence et ne comprendra aucune tâche de police, aucun contact avec d'éventuels manifestants: seule la surveillance des bâtiments est à l'ordre du jour. La mission d'une police fédérale, dirigée depuis Berne, nous échapperait.»

Cela dit, Martine Brunschwig Graf admet que le débat «est reposé». La solution préconisée par Genève serait d'augmenter à 120 personnes l'effectif de son corps de garde de sécurité diplomatique créé il y a un an et fort de 23 policiers, rémunérés par la Confédération. Mais au Département fédéral de justice et police, ce point ne semble pas figurer parmi les priorités. Entre les quelques milliers de diplomates résidant à Berne et les 33 000 fonctionnaires internationaux établis à Genève, «la Confédération n'a pas encore saisi la différence», soupire-t-on du côté de la police genevoise.