Politiquement, le terrain est miné. Mais l'armée suisse est bien décidée à se préparer à la guerre de l'information, et éventuellement à l'utiliser comme une arme. Depuis mars, avec le feu vert du ministre de la Défense Samuel Schmid, une petite cellule de huit personnes s'est lancée dans une étude conceptionnelle «information operations», selon la terminologie anglo-saxonne, afin de défricher le terrain. Celle-ci se prolongera jusqu'à fin 2004. D'ici là, le groupe de travail, appuyé par un vaste réseau de spécialistes suisses et étrangers, devra évaluer les besoins de la Suisse pour faire face à des campagnes de désinformation et de déstabilisation d'une part, mais également établir une doctrine définissant comment l'armée peut elle-même utiliser ces techniques pour en tirer profit, d'autre part. A ce stade, «aucune piste n'est écartée», confirme un document interne. Mais impossible d'en savoir davantage, car toutes les informations sont classifiées.

«Le retard pris par la Suisse et les pays européens en général est énorme», justifie un haut gradé participant au projet. Selon lui, les récents conflits ont démontré l'importance croissante de ces techniques. «Après la guerre au Kosovo, explique un autre officier membre du groupe de travail, une rumeur avait par exemple bénéficié d'un large écho médiatique: des militaires souffraient du «syndrome des Balkans», un nombre anormalement élevé de leucémies dues à l'utilisation de munitions à l'uranium appauvri.» Ce n'est que plus tard, poursuit-il, que l'on s'est rendu compte que cette information avait en fait été lancée par des services russes et grecs, cherchant à délégitimer l'intervention contre la Serbie.

En fait, avec l'essor des médias ces dernières années, chaque action militaire est soumise à l'approbation ou à la désapprobation d'un très large public. Une intervention de l'armée n'est plus uniquement soumise à l'autorité politique. Et ce n'est pas un mystère que, pour gagner cette guerre-là, l'armée américaine, dans son opération «Iraqui Freedom», est soupçonnée d'avoir falsifié un certain nombre de documents montrés à la presse. Les journalistes «embedded», incorporés dans les colonnes de blindés américains et britanniques, après avoir accepté un certain nombre de conditions, font aussi partie de l'«Information Warfare», comme l'appellent les Américains. Plus traditionnellement, la mise en place de radios et de télévisions acquis à sa cause, ou les tractages depuis des avions, relèvent encore de la guerre de l'information.

Reste que l'approche des Etats-Unis n'est pas partagée par tout le monde. En Europe, on marque sa différence en se contentant de parler d'«information operations» ou d'opération de l'information, pour les Français. En clair, la plupart des pays européens préfèrent utiliser au mieux des informations, sans mentir délibérément. «Il ne fait aucun doute que nous poursuivrons cette approche», veut rassurer un membre du projet suisse.

Afin d'éviter tout dérapage, un comité de surveillance composé notamment d'universitaires et de politiciens a été créé. Et, parallèlement, un groupe de juristes issus des différents départements de la Confédération examine les implications légales de ce projet. «Nous sommes conscients que nous marchons sur des œufs», admet un proche du dossier. A cet égard, la distinction entre une situation normale et celle d'un conflit armé paraît essentielle. «En temps de paix, la future cellule «information operations» de l'armée ne doit absolument pas être active, relève-t-il, mais il est tout aussi indispensable d'acquérir le know-how pour une situation de guerre.» Informé de l'existence de ce groupe de travail par Le Temps, le président de la commission de politique de la sécurité, Joseph Leu (PDC/LU), ne voit pas d'objection majeure à la poursuite de l'étude. «Mais il ne faudrait pas créer des structures entrant en collision avec les services déjà existants», s'empresse-t-il d'ajouter. Qu'il se rassure: si une telle cellule est créée, estime un membre du groupe d'étude, celle-ci ne pourra que s'appuyer sur les structures existantes.