Elles ont créé des merveilles de la nature, tout en étant exploitées depuis des siècles par l’activité productive des hommes. Entre rive et moulin, grotte et barrage, île et fabrique, «Le Temps» vous invite à suivre le fil de cinq cours d’eau romands, en évoquant leur passé industrieux et le défi écologique du présent.

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C’est à croire que dans ce paisible Pays de Vaud, un poète se cache derrière chaque méandre de rivière. Il y a bien sûr l’incontournable Venoge et ses «visions de Colorado» magnifiées avec tendresse par le facétieux chansonnier Jean Villard-Gilles. Moins connu, à l’extrémité nord du canton, presque à la frontière neuchâteloise, un autre cours d’eau «à nous» et «tout vaudois» s’est aussi vu conté en vers. «Plutôt que d’aller vers les gorges froides et sauvages, il a pensé qu’il serait beaucoup plus sage d’aller explorer ce vallon qui était là, juste devant lui, et qui filait bien gentiment du côté du midi. […] Alors sans hésiter, il fonça droit devant, l’Arnon.»

Boîtes à musique et oiseaux chanteurs

Ces mots sont ceux de Samuel Jaccard, le poète de Sainte-Croix, comme on l’a surnommé sur ce balcon du Jura vaudois qu’il n’a cessé de narrer. Cet artiste autodidacte, également sculpteur et dessinateur, ne se mettait à son bureau qu’une fois le soir venu, les doigts encore endoloris par les longues journées passées à l’atelier. L’homme travaillait à la manufacture Reuge, orgueil d’une région, dont les boîtes à musique et autres oiseaux chanteurs ont, durant le XIXe siècle, fait connaître aux quatre coins du monde cette petite ville industrielle perchée à 1000 mètres d’altitude. Le journal local rapporte que, lors de la sortie de son recueil de poèmes, L’Air du pays, la séance de dédicace du samedi matin a dû être prolongée jusque dans l’après-midi vu la forte affluence.

S’il connaît si bien l’Arnon, c’est que Samuel Jaccard a vécu dans le hameau de La Sagne, non loin de sa source, juste avant que la rivière ne s’accélère en vue des contreforts boisés des Aiguilles de Baulmes et ne devienne torrent, plongeant dans les turbulentes gorges de Covatannaz, qu’il convient ici de prononcer «Covatanne» à la vaudoise. Il emmène souvent sa petite-fille le long de l’impressionnant défilé, sur ce chemin millénaire déjà emprunté par les Celtes et les Romains. Ouvert en 1856, l’actuel sentier, abrupt, serpente le long de l’Arnon, amenant les marcheurs jusque dans la plaine, au village de Vuitebœuf, où la rivière, une fois au calme, bifurque à l’équerre avant de se faufiler en direction du lac.

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Un des poèmes, Pour Laetitia, est inspiré de ces innombrables promenades avec sa petite-fille. «Tout en rêvant, je revois les jours chauds de l’été, où en ce lieu verdoyant tu aimais venir t’amuser. Heureuse, tu te plaisais à jeter dans l’eau des bouts de bois que tu appelais des bateaux […] Tes cheveux noirs au vent, nous revenions joyeux et contents», écrivait-il en 1978. Laetitia Jaccard Gaspar est aujourd’hui âgée de 47 ans. Elle a toujours les cheveux noirs. Comme un clin d’œil, celle qui a grandi à un jet de pierre de la source de l’Arnon vit depuis de nombreuses années à l’ombre du château de Grandson, à proximité de son embouchure.

Colonne vertébrale d’une région

Pour l’anecdote, celle qui vient d’être élue présidente du Conseil communal du bourg médiéval avait même utilisé cet argument durant une campagne électorale pour le Grand Conseil vaudois. «Lors de la présentation de ma candidature devant la presse, j’avais un peu pompeusement expliqué que j’étais le trait d’union de la région», sourit la socialiste.

La référence à l’Arnon n’est cependant pas si anodine, tant la rivière a servi de colonne vertébrale durant des décennies entre Sainte-Croix l’ouvrière et Grandson la bourgeoise, les deux grandes communes de l’ancien district de Grandson, avant que ce dernier ne soit englouti lors de la réorganisation cantonale de 2008 dans le plus vaste district du Jura-Nord vaudois.

Lien quasi biologique, le cours d’eau est devenu marqueur identitaire de ce coin de campagne vaudoise, posé entre lac et montagne. Ici, il y a la paroisse de l’Arnon, avec ses huit communes et ses cinq églises, le collège de l’Arnon à Fiez, la société de tir de l’Arnon, avec le Giron de chant de l’Arnon, la course de l’Arnon… En 2019, c’est toute une région qui va se mobiliser pour s’opposer au gigantesque projet d’une décharge de 56 hectares, sur le site grandsonnois des Echatelards, non loin des berges de «sa» rivière.

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C’est cependant vers un autre guide que Laetitia Jaccard Gaspar va nous rediriger pour partir à la découverte des charmes de l’Arnon: Daniel Trolliet, un des ex-collègues de cette secrétaire d’école. Professeur de sciences à la retraite, ancien municipal du village voisin de Giez, où il fut pendant une dizaine d’années chargé notamment des forêts, il en connaît chaque recoin. Durant ses leçons, à une époque où l’on pouvait encore «entasser 12 enfants dans un minibus sans risquer la prison», il n’a jamais manqué une occasion d’emmener ses élèves au fil de l’eau, afin d’effectuer des relevés, des croquis, et de vivre la nature comme on ne l’apprend pas dans les manuels scolaires.

Aujourd’hui encore, actif au sein du Groupe ornithologique de Baulmes et environs, le Nord-Vaudois passe de nombreuses heures sur les berges de la rivière. Ici, pour observer le ballet d’un couple de faucons pèlerins installés sur les falaises surplombant Vugelles, là pour surprendre le furtif vol d’un cingle plongeur, traversant l’eau, pour sortir de son nid construit à l’abri, derrière la cascade formée par le barrage du moulin du Péroset.

Des barges remplies de sable et de gravier

Pour comprendre l’Arnon, Daniel Trolliet a prévu de nous emmener loin du tumulte bruyant des gorges de Covatannaz. Prises d’assaut le week-end, elles sont devenues le paradis des spéléologues, vététistes, promeneurs du dimanche ou adeptes de canyoning. En ce début de matinée de juin, l’ancien enseignant nous a donné rendez-vous à l’embouchure de l’Arnon, «un passage obligé».

Quelques centaines de mètres après être sorti de l’autoroute, il est déjà temps de nous parquer, non loin de la ligne de chemin de fer Yverdon-Neuchâtel, au port de La Poissine, où sont amarrées les barges qui reviennent chargées des matériaux extraits du lac en vue notamment de la fabrication de béton. Une activité ancestrale, comme en témoignent ces chalands ramenant sables et graviers représentés dans la première partie du XXe siècle par le peintre et aquarelliste René Berthoud, enfant du Léman conquis par les charmes du lac de Neuchâtel.

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Mais le site industriel et ses bâtiments sont vite oubliés. En quelques enjambées seulement le décor change du tout au tout. Un chemin de terre, un étang, et l’embouchure de l’Arnon se dévoile, verdoyante, entre peupliers et saules. Fruit d’un vaste projet de renaturation terminé en 2011, c’est aujourd’hui un petit delta en forme de trident avec ses bras qui se jettent dans le lac. C’est le paradis des truites qui remontent le courant pour aller frayer en aval. C’est également celui des castors qui ont fait de cet endroit leur refuge, avec une cohabitation pas toujours harmonieuse.

«Non loin, il a fallu récemment intervenir afin de créer un petit chenal pour que l’eau puisse s’écouler, relate Daniel Trolliet. Les barrages de branches construits par le rongeur bloquaient le courant et, à chaque crue, la rivière débordait, inondant les champs voisins. Les agriculteurs étaient furieux.»

Epuisettes et encyclopédie

Comme s’il accompagnait ses élèves, en enseignant avisé, Daniel Trolliet a tout prévu pour le cours de sciences. Dans son sac à dos: des jumelles, une épuisette pour attraper des insectes et des larves, ou encore une petite encyclopédie consacrée à la faune des rivières. Mais pour l’heure, debout sur la passerelle qui surplombe l’Arnon, il raconte surtout des histoires d’hommes. Ceux-ci ont vécu depuis des temps immémoriaux sur cette rive nord du lac de Neuchâtel. Le Vaudois parle de la proximité des vestiges immergés des villages lacustres qui attestent d’une présence humaine il y a 5000 ans déjà. «C’est assez émouvant d’imaginer que des gens vivaient déjà ici il y a des milliers d’années», conclut le pédagogue.

Avant le départ de la balade, Daniel Trolliet s’attarde encore sur le nom de l’endroit, La Poissine. Il vient de la pêcherie, dont la plus ancienne mention remonte à 1275. On y attrapait le poisson à l’aide d’un système de «râtelets» posé en travers de la rivière, afin de fournir les seigneurs du château de Grandson. La demeure existe toujours. Elle fut à la fin du XIXe siècle la résidence d’un gendarme nommé par le canton au titre de garde-pêche et pisciculteur. Achetée en 1965 par la Confédération, elle a, entre autres, servi de bureaux aux ingénieurs qui ont construit l’autoroute A5, un gigantesque chantier dont les mesures de compensation ont permis de revitaliser une partie du cours de l’Arnon. Depuis 2006, la Maison de La Poissine est propriété de l’Etat de Vaud.

En commençant à remonter le cours de la rivière en direction des champs, avec le vignoble de Bonvillars en ligne de mire, surplombé par les crêtes du Jura qui se découpent entre Chasseron et Mont-Aubert, Daniel Trolliet s’arrête souvent. Il prend le temps d’observer un trou dans une berge où doit nicher un martin-pêcheur ou de montrer les traces du passage d’un héron. «En termes de biodiversité, il s’agit de la plus riche rivière se jetant dans le lac de Neuchâtel, peut-être avec l’Areuse du côté neuchâtelois», s’émerveille l’ornithologue amateur. La raison, selon lui: la topographie du cours d’eau, dont la moitié de la longueur est en forêts.

Des espèces reliques

«En arrivant dans la plaine, l’Arnon a creusé un vallon. Il y a moins d’agriculture, donc moins de pression humaine, moins d’usage de pesticides.» On retrouve ainsi dans l’Arnon des populations reliques de plusieurs espèces d’amphibiens, comme le sonneur à ventre jaune ou le triton palmé. «Dans les années 1980, quand je suis arrivé dans le Nord vaudois, j’avais même réussi à apercevoir des salamandres sur les rives en molasse près de Giez, précise notre guide. Malheureusement, depuis, je n’en ai plus vu.»

Si une partie de ses rives est préservée, la patte de l’homme demeure visible de bout en bout de l’Arnon. Les berges sont souvent empierrées ou endiguées. La rivière est parsemée de vestiges de petites installations hydrauliques qui ont permis aux hommes de travailler, à l’image de ce canal de dérivation qui alimentait les roues de la scierie de La Poissine il y a plusieurs siècles déjà. Pour preuve: un parchemin vieux de plus de 300 ans et signé d’un bailli bernois mettant à l’amende des paysans vaudois pour avoir installé une scie sans son autorisation.

En passant devant les imposantes halles en bois de la scierie actuelle, Daniel Trolliet en profite pour aller jeter un coup d’œil aux innombrables hirondelles de fenêtre qui ont élu domicile à l’intérieur. Il se promet d’y revenir rapidement pour les recenser, avant de reprendre le chemin le long de l’Arnon en direction des communes de Champagne et de Fiez. En fin de promenade, Daniel Trolliet tient encore à montrer l’un des secrets les mieux gardés de la rivière: la résurgence du Fontannet.

Entre secte et centre de requérants

Enserré au cœur du vallon de l’Arnon, ce joyau naturel est difficile à trouver, caché par une grande ferme de La Mothe, un étroit hameau qui, contrastant avec sa tranquillité, a plusieurs fois défrayé la chronique par le passé. A la fin des années 1970, il hébergea la secte fondée par le prédicateur Jean-Michel Cravanzola. Puis, en 2003, le lieu refera la une des journaux lorsque ses habitants s’opposeront violemment au projet d’ouverture d’un centre de requérants d’asile, dans la maison occupée à l’époque par la communauté religieuse.

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Mais arrivé à La Mothe, Daniel Trolliet est un brin déçu. Ce matin-là, c’est à peine un filet qui sort des profondeurs souterraines. «Parfois, ce sont des vagues violentes qui surgissent subitement, c’est impressionnant.» L’absence de courant laisse néanmoins découvrir un singulier paysage fait de mousse, de rochers, de troncs d’arbre tordus. Et l’enseignant à la retraite demeure fasciné: «Il n’y a pas de rivière dans tout le Jura. Et tout d’un coup l’eau jaillit et s’écoule au pied de la montagne.»

Du côté de Sainte-Croix, Samuel Jaccard avait déjà mis en garde contre les caprices de la rivière. «Ce petit ruisseau n’a pas toujours été sage, lorsque l’eau était gonflée par les pluies d’orage», assure le poète, qui regrette enfin que sa si belle et chère rivière n’ait pas reçu ses lettres de noblesse comme d’autres cours d’eau de ce paisible Pays de Vaud. Il prévient: «D’un petit ruisseau qui est pourtant bien d’ici! Et dont personne, jamais ne prononce le nom… A force de silence, on oubliera qu’il s’appelle Arnon.»


Un butin de légende au bord de la rivière

L’Arnon ne s’est pas toujours appelé ainsi. Dans un passé lointain, la rivière a connu différentes dénominations. Comme le rapporte le dictionnaire historique vaudois, la forme moderne du nom apparaît pour la toute première fois au début du XVIe siècle dans un ouvrage intitulé Les Entreprises du duc de Bourgogne contre les Suisses. Un livre qui rappelle que le tranquille cours d’eau a été le témoin privilégié de l’un des affrontements les plus marquants de l’histoire suisse: la bataille de Grandson.

Nous sommes le 28 février 1476, en pleines guerres de Bourgogne. Après un bref siège de neuf jours, Charles le Téméraire s’empare du château bordant le lac de Neuchâtel, le deuxième plus grand du pays. Il fait pendre ou noyer les 400 hommes de la garnison bernoise et fait établir son campement au nord du village. Ses 20 000 soldats s’installent sur le plateau qui s’étend de Giez jusqu’à La Poissine, au bord de l’Arnon.

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Le site est stratégique pour la redoutable et moderne artillerie bourguignonne. Mais brûlant d’en découdre, plutôt que d’attendre, Charles le Téméraire commande à ses troupes de quitter cet emplacement avantageux. Le 2 mars 1476, l’armée traverse l’Arnon. A une poignée de kilomètres, sur les hauteurs de Concise, l’avant-garde tombe sur les premiers détachements confédérés qui arrivent du château neuchâtelois de Vaumarcus. Mais les canons sont difficilement manœuvrables dans la neige. Le repositionnement de la cavalerie, ordonné par le duc, tourne à la débandade. Contre toute attente, la victoire des piquiers et des hallebardiers suisses fut rapide et l’armée bourguignonne prit la fuite.

Décisive, la bataille de Grandson marqua le début du déclin de la puissance bourguignonne, dont les possessions allaient alors des Pays-Bas, au nord, aux rives du lac Léman, au sud. Dans le campement abandonné, près de l’Arnon, les Confédérés s’emparèrent, éberlués par tant de richesse, d’un véritable trésor que Charles le Téméraire avait eu l’inconscience d’amener avec lui: argenterie, bijoux, armes ornées, tissus luxueux, reliques religieuses… Le «butin des Bourguignons» deviendra légendaire.