Dix heures d'interrogatoire, puis un communiqué laconique. Le Tessin a appris vendredi soir que Franco Verda, président du Tribunal pénal cantonal, avait été arrêté. Suspendu depuis le mois de juin, inculpé de violations répétées du secret de fonction en raison de ses liens avec le «boss» présumé du trafic des cigarettes, Gerardo Cuomo, le magistrat, âgé de 59 ans, est dorénavant également accusé de corruption passive et d'entrave à l'action pénale. Sa liberté de mouvement se restreint à une chambre d'hôpital, lieu de détention retenu en raison de son état de santé… et parce que bon nombre des occupants de l'unique prison cantonale lui doivent leur peine.

Au Tessin, cette arrestation sonne comme un troisième choc dans ce qui est baptisé le «Ticinogate». «Le coup le plus violent a sans conteste été l'annonce du début de l'enquête le 6 juin», résume le journaliste de la Télévision suisse italienne Reto Ceschi, qui en a suivi les développements. Survenue peu après, la publication des photos montrant le juge sur le yacht du contrebandier a été presque aussi déstabilisante. On l'y voyait en compagnie de son amie Désirée Rinaldi – devenue depuis sa femme – qui est également l'avocate de Gerardo Cuomo. «Pour la presse et le public, dit le journaliste de la TSI, l'arrestation vient souligner la gravité des faits, d'autant que le procureur extraordinaire Luciano Giudici, qui en a pris l'initiative, est reconnu comme quelqu'un de peu enclin aux coups d'éclat. S'il a décidé cette arrestation, c'est qu'elle s'imposait.» Dans un contexte où les passions étaient quelque peu retombées, et où le procureur extraordinaire n'était pas soumis à une forte pression médiatique ou politique, la mise à l'ombre de Franco Verda a même été une relative surprise.

Cette analyse rejoint celle du conseiller aux Etats radical Dick Marty, qui note que l'accusation de corruption désormais formulée «donne une dimension bien différente à l'affaire». Pour Dick Marty, qui fut lui-même procureur cantonal avant de se lancer dans la politique, l'affaire Verda est toutefois «davantage une tragédie personnelle qu'un scandale de la justice». Il note que cette justice a fonctionné normalement, en se montrant capable d'inculper l'un de ses plus hauts responsables: «La question fondamentale est la complaisance avec laquelle des permis d'établissement sont délivrés à des gens fortunés, et elle n'est pas propre au Tessin.»

Aujourd'hui incarcéré à Zurich, en attente d'extradition, Gerardo Cuomo avait obtenu un permis de séjour à Lugano, en 1993, alors qu'il était sous mandat d'arrêt international. L'affaire Verda a été déclenchée par des écoutes de la justice italienne révélant que le juge avait averti le trafiquant du prochain séquestre d'un de ses comptes.