«Quand il a commencé à faire des résultats, je me suis dit: «S'il est de la lignée des Kiki, il finira champion olympique.» Comme la plupart des Saxonnains, Charly Mayencourt, chef de dépôt retraité, et une des mémoires vivantes du village, se prépare pour la réception ce soir de l'enfant du pays, Stéphane Lambiel.

Les Kiki? Un sobriquet global, comme il en existe encore beaucoup à Saxon, et qui désigne, souvent à partir d'un ancêtre mémorable, une lignée familiale. En l'occurrence, Jeanne «Kiki», l'arrière-grand-mère du patineur, une émigrée italienne, née Antoniazzi, qui avait épousé Abel Lambiel, le premier des Lambiel descendu d'Isérables. «Tous des bourreaux de travail, et en plus, avec Stéphane, il y a l'apport portugais», affirme Charly Mayencourt, qui cite en exemple l'un des grands oncles, Oreste Lambiel, chauffeur, «et qui utilisait la pause de midi pour se familiariser avec le maniement de la pelle mécanique». Ou une grand-tante, Hermine, qui montait sur le cerisier de son jardin pour en secouer les feuilles, histoire de pouvoir les balayer plus vite. Quant à Jeanne «Kiki», elle a laissé le souvenir d'une nonagénaire vigoureuse binant son jardin et soignant ses poules, narguant les médecins, qu'elle qualifiait «d'apprentis».

On retrouve la pelle mécanique deux générations plus tard: la bibliothécaire du village, Josée Roth (prononcer «Ro»), la plus proche voisine des Lambiel, se souvient du petit Christophe, le frère Stéphane, «s'entraînant avec une vraie pelle mécanique dans le jardin à l'âge de 10 ans.» Stéphane, lui, mettait le même acharnement précoce, mais à d'autres jeux: «Je le voyais par la fenêtre de ma cuisine mettre de la musique sur la terrasse et danser, danser sans arrêt. Il dansait aussi en tondant le gazon.»

Quant au père de Stéphane, Jacques, propriétaire d'une entreprise de terrassement, Josée Roth se souvient d'avoir «tout laissé tomber pour le regarder construire un mur de pierres dans le jardin. Lui et Stéphane sont pareils, des acharnés du travail, mais du travail méticuleux. Quand il avait 12 ou 13 ans et qu'il venait à la bibliothèque, il se présentait ainsi: «Stéphane Lambiel, patineur».» Et d'évoquer le Stéphane Lambiel étudiant au Collège de Saint-Maurice, travaillant, livres et cahiers sur les genoux, dans la voiture de sa mère Fernande qui l'emmenait patiner à Genève ou à Villars.

Suzanne Fink, institutrice et membre du comité du fan-club, complète le tableau: «Le fan-club, c'est Stéphane lui-même qui en a demandé la création, il a besoin de sentir autour de lui des gens qui l'aiment et le soutiennent. Quand il entre sur la glace, il cherche toujours dans la foule où sont les banderoles à son nom. C'est quelqu'un à la fois de très volontaire et de très émotionnel.»

Volontaire, émotionnel, un peu comme Saxon en somme. Un village têtu, qui a horreur de renoncer sans avoir d'abord, au moins, fait parler la poudre. La faute peut-être à huit siècles de pauvreté et de servitude savoyarde et entremontanne, avant l'âge d'or apporté au milieu du XIXe siècle par un prêtre défroqué dalmate, révolutionnaire et compagnon de Garibaldi, Joseph Fama. Ce dernier rachète les bains et le casino, fait de Saxon un endroit select connu dans toute l'Europe, mais aussi le village le plus anticlérical du canton, où le PDC ne sera jamais plus qu'ultra-minoritaire.

C'est Fama aussi qui, après la fermeture forcée du casino, réussit la reconversion de l'abricot en créant une conserverie, offrant à la commune son nouveau et durable symbole. Son fils Albano sera même conseiller d'Etat radical dans les années 40. Comme par hasard, la plupart des émeutes paysannes d'après guerre ont lieu à Saxon – tomates jetées dans le Rhône en 1950, wagons incendiés et blocage de la ligne CFF en 1953, coups de feu sur l'avion du Conseil d'Etat chargé de détruire les vignes plantées illégalement en 1961, pylône dynamité en 1980. Comme par hasard aussi, c'est depuis Saxon qu'un certain Bernard Rappaz mène depuis des années une âpre guerre du chanvre contre les autorités. Et par hasard aussi qu'un événement aussi invraisemblable qu'un titre de champion du monde de patinage a eu pour berceau Saxon.

Ils seront donc tous là ce soir, Charly Mayencourt avec la fanfare l'Avenir, Suzanne Fink avec les enfants grimés des écoles, et tous se reconnaîtront, même si les sobriquets ne sont plus vraiment en vogue: les Kako (les Thomas), les Koka (les Mottier), les Praz Long (les Felley, ainsi nommés d'après un lieu-dit et devenus, par humour bien saxonnain pour signifier leur sens inné des affaires, les «bras longs» ou les «doigts longs»). Tous venant rendre hommage au dernier des Kiki.