Agroalimentaire

L’arrivée d’un géant chinois met l’agriculture fribourgeoise en émoi

Le projet de construction dans la Broye d’une usine de lait en poudre infantile pour le marché asiatique divise, entre inquiétudes et espoirs économiques

L’affaire fait grand bruit dans les campagnes fribourgeoises. L’annonce de l’implantation de Synutra, géant de l’industrie laitière chinoise, dans la petite commune broyarde de Saint-Aubin suscite de vives inquiétudes. Le sujet est à l’ordre du jour, ce vendredi, de l’assemblée des délégués de la Fédération des sociétés fribourgeoises de laiterie (FSFL). «Ce sera le thème principal de mon discours», confirme Gaby Yerly, son président.

Les craintes du milieu agricole ont été relayées il y a quelques jours au niveau politique par une question au Conseil d’Etat déposée par deux députés, le PDC Pierre-André Grandgirard et l’UDC Nicolas Kolly. «Notre démarche se veut préventive, explique le dernier cité. Nous aimerions savoir quelles sont les garanties prises par l’Etat pour protéger les acteurs du lait, un secteur aussi fragile qu’essentiel pour notre canton, face à l’arrivée d’un tel poids lourd.»

Centrale de séchage

L’usine en question devrait voir le jour en 2021 sur le site industriel abandonné par la société américaine Elanco, aujourd’hui propriété du canton. Elle sera gérée par Sagir, une nouvelle entité détenue à parts égales par l’entreprise fribourgeoise Translait et la multinationale chinoise Synutra, fondée en 1998 à Qingdao, ville portuaire de la province du Shandong. L’objectif est la construction d’une centrale de séchage du lactosérum, appelé communément petit-lait (résidu liquide de la fabrication du fromage), pour le transformer en lait en poudre pour nourrisson à destination de l’Empire du Milieu.

Le projet fribourgeois s’insère dans un marché international en pleine ébullition, où la Chine mène une véritable razzia sur le lait mondial. Sa consommation a triplé en dix ans dans le pays, devenu premier importateur de produits laitiers. Car les consommateurs boudent la production nationale, secouée par des scandales sanitaires majeurs. En 2008, des dizaines de milliers d’enfants avaient été intoxiqués par du lait en poudre coupé à la mélanine. Enrichie, la classe moyenne chinoise exige aujourd’hui de la sécurité et de la qualité.

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C’est dans ce contexte que s’inscrit l’usine à Saint-Aubin. «Cette plus-value, nous pouvons l’apporter», relève Vincent Stucky, directeur de Translait, entreprise familiale basée à Corminboeuf. Il ne comprend pas les inquiétudes: «Nous n’allons pas nous lancer dans la fabrication de produits frais comme le yogourt ou la crème, mais bien valoriser un sous-produit laitier. Il n’y a aucune concurrence, mais de la complémentarité.» Pour Vincent Stucky, la démarche va même ouvrir de nouvelles opportunités: l'un des rares débouchés du petit-lait en Suisse est actuellement l’alimentation porcine, le reste étant déjà exporté.

Climat social tendu

Des explications qui peinent à rassurer le milieu laitier fribourgeois. En 2015, Synutra ouvrait en France la plus grande usine de poudre de lait infantile d’Europe, à Carhaix, dans le Finistère. Rapidement, la presse se fait l’écho d’un climat social déplorable, ce qui conduit le 18 février dernier à la mise à pied du directeur général. Surtout, dès la mise en service de l’installation bretonne, la multinationale annonce la construction d’une extension pour y traiter le lait UHT. Celle-ci devrait être mise en service en 2021.

Cette perspective effraie Gaby Yerly, qui rappelle que le canton compte déjà sur son territoire quatre entreprises de transformation du lait: Cremo, Elsa, Nestlé et Milco. «Nous nous retrouverions alors en surcapacité de production, une situation qui avait provoqué la retentissante faillite de Swiss Dairy Food au début des années 2000», analyse-t-il. L’Etat de Fribourg avait alors dû investir plusieurs millions pour éviter un «grounding du lait». Gaby Yerly retient que Zhang Liang, le PDG du groupe Synutra, a lâché dans une interview: «Je viens en Europe pour le prix, pour gagner de l’argent.» «A ce jeu-là, ce sont toujours les producteurs qui trinquent», conclut le président de la FSFL.

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Face à ces questions, Vincent Stucky joue l’apaisement, assurant que la centrale de Saint-Aubin ne traitera en aucun cas du lait frais. Comme garantie, il précise que le mandat de gestion de l’usine est confié à Translait, et restera donc en mains suisses. Le Conseil d’Etat fribourgeois, de son côté, croit fortement au potentiel du projet, jugé stratégique. «Avec 200 millions de francs d’investissements et la création de 140 emplois, il est fondamentalement positif, plaide Olivier Curty, responsable de la Direction de l’économie. Il s’intègre de plus dans notre politique de développement de l’agroalimentaire, l’un de nos piliers.» Le conseiller d’Etat appelle aujourd’hui les différents acteurs à dialoguer. Une rencontre entre une délégation de la FSFL et la direction de Translait est prévue jeudi prochain.

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