Des quatre sites principaux de l'Expo.01, Yverdon est l'héritier le plus direct de l'esprit de Pipilotti: c'est ici que triompheront la sensualité, le culte de la séduction et le pouvoir des fleurs cher à la vidéaste saint-galloise. Rendu en juillet, le projet définitif des concepteurs de l'arteplage d'Yverdon, caché derrière une thématique aussi fourre-tout que les autres («L'univers et moi»), s'annonce moins provocant que ce que certains Yverdonnois ont pu craindre il y a quelques mois. Moins provocant, mais pas moins chaud: les designers semblent avoir appliqué la règle de la séduction qui préfère la suggestion et l'approche lente à la déclaration insolente et frontale.

Quand Stéphane Maye, le chef de projet, raconte son travail, ses yeux s'illuminent. L'ingénieur de l'équipe Extasia partage avec les autres artisans de la manifestation un enthousiasme à toute épreuve, presque incroyable en ces temps de grosse tempête. Avec un sourire désarmant, il dit qu'il croit toujours aussi fort en l'Expo et que la suppression d'un arteplage n'est qu'une spéculation de journalistes. Il dit qu'au pire, le programme des expositions sera revu à la baisse. Dans son bureau bernois, les séances se succèdent au rythme habituel, c'est-à-dire soutenu.

Le doigt sur le plan d'Yverdon, Stéphane Maye raconte la dramaturgie du parcours. Ce sera une conquête amoureuse en sept étapes, une montée du désir que l'on veut irrésistible. Parti de la gare direction le lac, le visiteur traversera une partie de la ville, guidé par une ligne rouge continue: cette balade dans «le quartier chaud» est destinée à émoustiller les sens. Mais les auteurs ne révèlent encore rien de la façon dont ils vont s'y prendre. La deuxième étape, intitulée «parfum et séduction», mènera le visiteur dans le jardin des sens, un ensemble de onze collines fleuries émergeant d'un gravier jaune et noir. Le parfum des fleurs, la quiétude de la promenade, les échappées coquines prévues dans l'antre des collines où seront diffusées des images de bouches sensuelles, pousseront ensuite le visiteur dans un «labyrinthe d'émotions»: le couloir en plexi à fleur d'eau, puis l'immense nuage suspendu au-dessus du lac où des milliers de buses cracheront de la vapeur. Au-dessus du nuage, le bar des anges, comme posé sur le brouillard. Au milieu du nuage, un site d'exposition à visiter comme suspendu dans le ciel. Dans l'extase, le doute intervient: un nuage en lévitation sur l'eau, et de surcroît habitable? Le chef de projet assure que ce n'est pas un rêve de scénographe. Un essai sur une petite surface a été concluant. Le nuage est, semble-t-il, aussi réalisable que son satellite, le «sushi bar», cette soucoupe de verre plongée dans l'eau et reliée au nuage par un tube.

Retour sur terre pour la fusion des sens. Elle se situe théoriquement dans le forum des expositions, qui est actuellement encore plus ou moins vide. L'architecture du forum mêlant les formes douces et transparentes à la force et à la rigueur du bois se veut déjà une métaphore de la fusion. On attend les autres. Le projet du Palais du mariage, un site où l'on pourra s'épouser en 24 heures, est prévu à Yverdon. Tout comme la Machine à danser, cette gigantesque piste de danse en forme de fleur qui imprimera son propre rythme au danseur. Ou le projet d'exposition «Douleur» confié à Werner Jeker.

Après la fusion des sens, le visiteur retourne dans le parc pour l'étape dite de la plénitude (repos, repas ou petit verre sur l'une ou l'autre des terrasses). L'avant-dernière station s'intitule «Pris au piège» (la grande remise en question après la fusion des sens): le parcours mène le visiteur au bout de la jetée séparant le lac du canal de la Thielle. Il assistera au combat des «phénomobiles», des petits véhicules de feu téléguidés attaquant les pédalos sur le lac. Enfin, l'ultime étape, au bout de la jetée. L'ingénieur reste allusif – désespérément allusif – sur la dernière surprise, qui devrait être un élément visuel ou émotionnel évoquant chez le visiteur «l'insoutenable légèreté de l'être» de Milan Kundera.

Le seul changement important survenu dans le projet de l'arteplage d'Yverdon (estimé à 65 millions) depuis l'attribution des travaux à l'équipe Extasia au printemps dernier, c'est le déplacement du forum de la partie est du site à la partie ouest: il a été suggéré par la ville d'Yverdon pour éviter les bruits de la piscine voisine ainsi que le tassement du

terrain meuble à l'endroit choisi qui aurait pu troubler l'extase des visiteurs.