L’ascension d’un djihadiste romand

Récit Parti du Nord vaudois, Abou* combat en Syrie dans les rangs de l’Etat islamique, après être passé par Jabhat al-Nosra

Selon plusieurs sources, il serait émir d’un groupe composé de dizaines de djihadistes francophones

Abou* vivait jusqu’à il y a peu dans un petit village du Nord vaudois. Aujourd’hui, il combat en Syrie dans les rangs de l’Etat islamique (EI), groupe de djihadistes extrémistes qui vient de faire parler de lui en décapitant le journaliste américain James Foley. Adopté, d’origine maghrébine, Abou s’est converti à l’islam en 2012, s’est radicalisé via Internet, puis est parti en Syrie en octobre 2013. Plusieurs sources proches des milieux sécuritaires et djihadistes confirment au Temps qu’il occupe depuis des fonctions dirigeantes. Récit d’une surprenante et rapide ascension.

«Il est devenu émir d’un groupe comprenant entre 20 et 50 djihadistes francophones», affirme une source qui gravite dans ces milieux. Une information confirmée dans les cercles des djihadistes français. Il s’agit de la «brigade des Français», ou plutôt de ce qu’il en reste. En automne 2013, une fois sur place, Abou entre rapidement en contact avec Hassan*, un jeune Français de Thonon-les-Bains, qui dirige alors, sur place, une milice au sein de Jabhat al-Nosra (ou Front Al-Nosra), affilié à Al-Qaida.

Le 11 avril, une photo postée sur le réseau social Twitter avec pour titre «L’équipe de choc… un renouveau et un nouveau départ bi idhnillah» montre les deux gaillards, tout sourire et arme au poing, entourant un troisième larron, français. Tout semble bien aller, or de premières tensions étaient déjà apparues au sein du groupe. Une vingtaine de ses membres ont fait sécession à la fin 2013, et sont partis d’Alep à ­Raqqa, pour intégrer les rangs de l’EI, qui s’appelait alors encore l’«Etat islamique en Irak et au Levant» (EIIL).

Le jour où la photo a été prise, Abou était visiblement encore dans le groupe de Hassan. Mais un mois plus tard, en mai, lui aussi a fait défection, et est parti à Raqqa, ville entièrement contrôlée par l’EI, avec des dizaines d’autres combattants. Pour faire court, la «brigade des Français» (Al-Khattab) de Jabhat al-Nosra «dirigée» par Hassan – la cellule a en fait été constituée par Omar Omsen, d’origine sénégalaise, qui n’a fait qu’un court séjour en Syrie – s’est dissoute, faute de combattants, pour devenir la «brigade des Français» de l’Etat islamique, avec à sa tête le jeune du Nord vaudois. Abou en a pris le leadership parce que Hassan n’a pas voulu basculer à l’EI.

Le Temps a tenté de joindre Abou, sans succès. Curieusement, son profil Facebook – «Suissery» était accolé à son «kunya» ou nom de guerre – a été fermé ce mardi. L’autre, avec son vrai nom – et une photo du drapeau du djihad comme image de profil –, reste actif.

Dans l’affaire apparaît un autre «Romand», Ibrahim*, d’origine daguestano-bosniaque, présenté comme une sorte de «facilitateur», et qui jusqu’à il y a peu était avec certitude encore basé en Suisse romande. Abou est en contact avec lui. Mais difficile d’établir s’il est parti en Syrie de lui-même, sur les conseils d’Ibrahim, ou s’il était déjà en contact avec Hassan avant, qui agissait comme un véritable aimant pour les futurs djihadistes francophones. Ibrahim a changé d’attitude ces derniers jours sur les réseaux sociaux. Il y affirme regarder en boucle la vidéo de la décapitation de James Foley. Et demandait mardi à ses «frères» de ne pas l’oublier dans leurs prières. «Cela laisse à penser qu’il est peut-être en train de descendre en Syrie, s’il n’y est pas déjà», commente notre source proche des milieux sécuritaires. «Il vient aussi de changer de photo de profil pour une image plus «terrain»…»

Marc*, le djihadiste valaisan rentré en Suisse à la mi-mars après seulement trois mois passés en Syrie, était aussi en contact avec Abou. Et Hassan. Ils faisaient partie de la même brigade des djihadistes francophones.

Fait troublant, certains de ses membres, dont des Belges, étaient les gardiens des journalistes français libérés en avril dernier après près d’un an de captivité. Et de l’Américain James Foley. Prudence: aucun indice clair ne permet de dire qu’Abou en faisait partie. Mais lorsque les otages étaient encore retenus à Alep – jusqu’à la fin de l’année dernière –, ils se trouvaient dans un ancien hôpital, sinistrement appelé «Hostage Factory», qui était situé dans la même rue que la maison blanche qui abritait les djihadistes francophones.

Dimanche dernier, l’EI a pris le contrôle de la base militaire syrienne de Tabqa, dernier bastion du régime de Bachar el-Assad dans la province de Raqqa. Mais difficile de déterminer si Abou a participé aux six jours de violents combats, qui ont fait plus de 500 morts, dont près de 340 djihadistes. L’EI aurait exécuté entre mercredi et jeudi plus de 160 soldats syriens dans trois lieux différents de la province, alors qu’ils tentaient de fuir vers Esraya.

Comme la plupart des djihadistes, Abou est actif sur les réseaux sociaux. Il reste en contact avec ses proches restés en Suisse, notamment en «likant» des photos de membres de sa famille sur des profils ouverts. Contacté en mars par un journaliste de la SonntagsZeitung, il s’est fait passer pour le «recruteur officiel d’Al-Qaida en Suisse» et tentait de monnayer une éventuelle interview, ce que le journaliste a refusé. «Ces groupes ont besoin de moyens financiers. Abou a aussi récemment publié, sur son profil, la photo d’une jeune fille handicapée qui fait partie de son groupe, pour tenter d’obtenir de l’argent», commente un observateur. «La famille de la fille l’avait supplié de la laisser partir, en raison de son handicap. Abou avait répondu en demandant des preuves dudit handicap. Puis il a refusé et annoncé qu’il allait la marier à un de ses combattants.»

Contacté, le Service de renseignement de la Confédération (SRC) refuse de confirmer ou infirmer la moindre information concernant Abou. Pas question non plus de dire si ses agents sont en contact avec les familles de ceux partis de Suisse pour combattre en Syrie. Car c’est bien le retour de ces jeunes et les éventuels risques pour la sécurité intérieure du pays qui inquiètent les autorités suisses.

Quant aux familles, elles sont souvent démunies, impuissantes face à de tels départs. Généralement, les recruteurs incitent les futurs djihadistes à rejoindre la Turquie par avion depuis un pays tiers, pour brouiller les pistes. Puis à franchir la frontière syrienne avec un téléphone portable turc.

Le SRC en reste aux chiffres articulés en mai dernier: selon le service, 15 djihadistes «suisses» ont été ou sont encore actuellement en Syrie, «dont 5 confirmés et 10 supposés». L’un est rentré – le Valaisan au profil atypique, parti avec deux Français dont un mineur de 17 ans, qui a laissé entendre qu’il s’était converti à l’islam pour soigner son homosexualité – et deux sont morts. L’un des deux, selon des informations qui ont circulé sur les réseaux sociaux, photo à l’appui, serait un Alémanique, dans la trentaine.

En réalité, le chiffre serait plus élevé. D’autres jeunes vivant en Suisse, fascinés par cette idéologie et la propagande habile de l’EI – le groupe a une redoutable stratégie de communication et de propagande sur les réseaux sociaux –, s’apprêteraient à faire le pas. Mais le phénomène reste modeste en regard de ce qui se passe en France: selon les derniers chiffres officiels révélés par le ministre de l’Intérieur, 900 Français sont liés aux filières syriennes, 350 combattent actuellement en Syrie. Dont 7 mineurs et une cinquantaine de femmes.

Parmi les «djihadistes suisses» en Syrie se trouvent aussi des combattants chrétiens. C’est le cas de Johann Cosar, Syrien d’origine, gradé à l’armée suisse, qui a intégré le Syriac Military Council et s’en est ouvert à des journalistes. Il a récemment affirmé à la SonntagsZeitung , qui parle d’une dizaine de combattants chrétiens partis de Suisse, avoir lui-même tué plusieurs islamistes. Son père, Sait, qui vivait également au Tessin, a mystérieusement disparu en Syrie en août 2013.

Le 20 mars 2014, d’autres liens entre la scène djihadiste suisse et la Syrie ont pu être établis. Lors d’un contrôle routier en Turquie, trois membres supposés de l’EI, qui se trouvaient dans une fourgonnette remplie d’armes, ont ouvert le feu et tué trois personnes, dont un policier et un gendarme. Parmi les assaillants, Cendrim, originaire du Kosovo, qui avait fait près de trois ans de prison à Lenzburg (AG) pour vol à main armée et lésions corporelles. Son permis C lui avait été retiré en raison de la «menace grave» qu’il représentait pour la sécurité intérieure du pays, ce qui lui a valu une expulsion au Kosovo. Jusqu’en avril, un autre homme parti en Syrie, originaire de Kriens, était très actif sur Facebook.

En mai, la mère d’Abou avait témoigné, sans être reconnaissable, à la Télévision suisse romande. «Je ne comprends pas comment il peut dire: «Je suis prêt.» Ils sont tellement endoctrinés qu’ils acceptent la mort», soulignait-elle, en disant que son fils avait eu «tous les sports qu’il voulait» et «beaucoup d’amis». Oui, il avait bien un «mal-être» depuis sa préadolescence, admettait-elle. «Mais les psychologues disaient qu’il n’avait rien, qu’il avait une bonne opinion de nous et de lui-même.» La mère pointait Internet du doigt, comme facteur de la radicalisation et de l’«endoctrinement» de son fils.

Sollicités à plusieurs reprises par Le Temps pour évoquer le parcours du jeune homme et tenter de comprendre ses motivations, ses proches n’ont pas donné suite.

En cas de mauvaise nouvelle, tout est organisé. Un compagnon d’arme d’Abou avertira sa famille, comme cela est d’usage dans le milieu. «Ne nous leurrons pas: la majorité des jeunes qui partent en Syrie n’ont pas l’intention de revenir», glisse un ancien des Renseignements.

* Noms connus de la rédaction

Il reste en contact avec ses proches, en «likant», sur Facebook, des photos de membres de sa famille

L’Etat islamique a une redoutable stratégiede communicationet de propagande sur les réseaux sociaux