Parcourue d’un regard encore fatigué au petit matin, la publicité glissée dans la boîte à lettres rappelle l’essentiel: on vote dans trois semaines. Sur le dépliant d’allure fort sérieuse, recouvert d’un texte dense à parcourir à la loupe, trois quadragénaires bon chic bon genre, tout sourire, incitent à dire «oui». Oui à l’initiative de l’Action pour une Suisse indépendante et neutre (ASIN) qui demande que le peuple ait son mot à dire sur les traités internationaux.

On s’étonne. Coordinateur pour la Suisse romande, Eric Bertinat comprend très vite pourquoi. «C’est vrai, l’ASIN veut se détacher de l’UDC, se donner une image moins exclusive, plus ouverte», explique le député UDC genevois. En d’autres termes, on a renoncé aux moutons noirs et autres images percutantes, devenues au fil du temps une marque de fabrique du parti agrarien. Eric Bertinat poursuit: «Nous visons un électorat de 20 à 50 ans, d’opinions politiques diverses.» Pour célébrer le Sonderfall suisse, le graphiste bernois Frank Baumann a misé sur des citoyens souriants ou des voisins grecs dont l’opinion compte. «Nous en Grèce voterions oui», dit ainsi un autre visuel. L’ASIN consulte donc l’avis des Européens.

Relectures

La surprise ne s’arrête pas là. En effet, l’illusion d’optique fut similaire quelques jours auparavant, au moment d’ouvrir la boîte à lettres. «Cela nuit à la Suisse», résume l’appel au «non» défendu par les opposants de l’initiative et inscrit sur un prospectus aux contours de bouclier helvète. Rouge vif, Suisse blessée, formule choc. Le parallèle est rapidement fait avec certaines campagnes contre les minarets ou pour le renvoi des étrangers criminels. Mère Helvétie éplorée retrouve son bouclier sévèrement endommagé par le rocher de l’ASIN. «Pour défendre le «non», nous devions adopter une image percutante, qui capte l’attention, rappelle que l’on peut être patriote et refuser cette initiative», explique Cristina Gaggini, d’economiesuisse. «L’UDC a imprégné de son langage dur certaines campagnes, mais elle n’a pas le monopole des symboles suisses.»

Les défenseurs du «non» ont choisi un bureau de communication installé à Zurich, Burson-Marsteller, habitué des campagnes de votation. Quelque quatre agences ont été consultées pour cette campagne. Deux d’entre elles – l’une ­romande, l’autre alémanique – avaient songé à Mère Helvétie comme motif premier. Chez Burson-Marsteller, on renvoie à economiesuisse pour commenter l’ar­gumentation choisie. Seule déclaration: le choix du camp adverse a surpris. Arroseur arrosé?

Quoi qu’il en soit, à trois semaines du verdict, les deux parties restent confiantes: peut-être dérouté au moment d’ouvrir sa boîte à lettres, le citoyen lambda aura compris l’astuce d’ici au 17 juin.