«Exemplaire». C’était en avril 2010. Après dix ans d’études, le plan d’assainissement des 114 000 tonnes de déchets chimiques entreposés entre 1961 et 1976 dans une ancienne glaisière près de Bonfol, en Ajoie, était présenté comme un modèle. Dans une halle hermétique, les déchets devaient être excavés par un grappin télécommandé, stabilisés dans des conteneurs et emmenés par train vers des fours d’incinération en Allemagne et en Belgique. A raison de 160 tonnes traitées par jour, le programme devait durer quatre ans.

Après trois mois sans accroc, une explosion d’une puissance de deux à dix kilos équivalent TNT a tout interrompu, le 7 juillet 2010. Il n’y a pas eu de blessé, les dégâts apparaissent contenus. Pourtant, depuis plus de six mois, le chantier est à l’arrêt. «Le temps nourrit l’inquiétude», affirmait dernièrement René Longet, président de la commission d’information de la décharge, qui réunit les ONG environnementales.

Les huit firmes chimiques bâloises réunies au sein de la holding bci Betriebs-AG qui se sont engagées à assainir le site pour 350 millions de francs vont-elles reprendre les travaux? Les mesures de sécurité étaient-elles insuffisantes, les dangers correctement pris en compte? Les réponses du patron du chantier de Bonfol, Michael Fischer, directeur de bci Betriebs-AG.

Le Temps: Pourquoi, plus de six mois après l’explosion, les travaux n’ont-ils pas repris?

Michael Fischer: Il a fallu déterminer les causes de l’explosion et procéder aux réparations. Nous travaillons actuellement à l’élaboration de mesures destinées à limiter les effets d’une éventuelle nouvelle explosion. La reprise de l’excavation des déchets ne reprendra qu’une fois ces mesures agréées par le canton du Jura.

– Que s’est-il passé le 7 juillet 2010, à 14 heures?

– Après l’excavation de déchets par le biais du grappin télécommandé, suspendu au pont roulant, un grutier se trouvait avec une pelle mécanique spécialement équipée à nettoyer le fond de la décharge. Lorsque le godet de la pelle a heurté certains déchets, une explosion s’est déclenchée. L’ouvrier a pu sortir par ses propres moyens en utilisant le masque de fuite. Il a été emmené à l’hôpital pour un contrôle de précaution. Comme le collaborateur n’avait pas été en contact avec les déchets, il n’a pas été décontaminé comme l’exige pourtant la procédure.

– La vie du grutier et de la population environnante a-t-elle été mise en danger?

– La pelleteuse était équipée d’un vitrage frontal blindé. Le machiniste n’a eu qu’une égratignure à la main. Après l’explosion, les pompiers ont effectué des mesures de la qualité de l’air, dans la halle et dans les environs. Elles n’ont pas montré de hausse de la charge polluante. La ventilation et l’installation de traitement de l’air ont toujours continué de fonctionner. Le souffle de l’explosion a actionné les clapets de sécurité installés sur le toit de la halle. Comme la halle est dépressurisée, il y a eu très peu de rejet dans l’atmosphère. Nous avons constaté que, si l’odeur est très désagréable à l’intérieur de la halle d’excavation, l’air n’y est pas très pollué.

– Quelle est la cause de l’explosion?

– Les experts de la police scientifique de Zurich, après avoir prélevé plusieurs échantillons, affirment que la cause la plus probable est la réaction d’un mélange de chlorate et de substances combustibles. Un tel mélange est sensible aux frottements. Le contact du godet de la pelle mécanique a suffi pour provoquer la déflagration. Se pose cette question: d’où proviennent ces chlorates? La consigne, lors de l’entreposage des déchets il y a 50 ans, était de ne pas déposer de matière explosive. Ce d’autant qu’il était plus simple d’éliminer les chlorates en les dissolvant dans l’eau. L’hypothèse la plus vraisemblable: il s’agit d’une petite quantité de chlorate pouvant provenir d’un laboratoire qui aurait contrevenu aux consignes. Il n’était pas possible de la détecter. Les déchets sont entremêlés. On croyait qu’on trouverait des fûts entreposés. En fait, plus de 90% des fûts ont été corrodés et se sont désagrégés dans la décharge.

– Les ONG du Collectif Bonfol vous reprochent de ne pas tout dire sur cet incident, de ne pas avoir respecté les procédures, de n’avoir déclenché l’alarme qu’une heure après, de ne pas montrer des vidéos. Avez-vous quelque chose à cacher?

J’estime ces reproches infondés. Au moment de l’explosion, nous tenions une séance pour évaluer les trois mois de la phase pilote, sur place à Bonfol. Nous avons pu prendre les décisions appropriées. Nous avons donné toutes les informations à la commission de suivi. A l’exception de la décontamination du machiniste, la procédure d’alarme et d’intervention a bien fonctionné.

– Après dix ans de travaux préparatoires, alors que le concept d’assainissement de Bonfol était présenté comme une référence, est-ce finalement un constat d’échec?

– Entre avril et juillet 2010, 5000 tonnes de déchets ont été excavés, stabilisés, transportés par rail et incinérés. C’est 4% du contenu de la décharge. Tout a bien fonctionné. Nous avons toujours intégré un risque d’explosion. Il n’y a pas eu de blessé ni de destruction de la halle. Cet incident nous incite à adapter le concept. Lorsque des déchets seront manipulés, il n’y aura plus de présence humaine dans la halle d’excavation. La pelle mécanique sera télécommandée à distance, par le biais de huit caméras.

– Le chantier est à l’arrêt depuis plus de six mois. Comprenez-vous que l’inquiétude augmente dans la population?

– Tout est complexe dans ce chantier hors norme. La police scientifique est venue prélever des échantillons à trois reprises. Nous sommes conscients que le processus peut paraître long, mais il est nécessaire pour apporter un maximum de sécurité.

– Les travaux reprendront-ils bientôt? D’aucuns prétendent que vous pourriez abandonner…

– Nous nous sommes engagés à assainir et nous le ferons. Nous devons mettre en place des mesures complémentaires pour limiter les impacts d’éventuelles nouvelles explosions. Nous évaluons les effets des exutoires de chaleur qui ont fonctionné comme dispositif de délestage de pression lors de l’explosion. Il vaut mieux relâcher, un court instant, le souffle de l’explosion dans l’atmosphère, plutôt que de prendre le risque d’endommager gravement la halle de confinement, avec pour conséquence de mettre la décharge à ciel ouvert durant plusieurs semaines. Nous espérons reprendre l’excavation des déchets au début du printemps.

– Quelles sont les incidences financières de l’explosion du 7 juillet?

– Les employés qui travaillaient sur le site ont pu être replacés sur d’autres chantiers. Les frais fixes dépassent 10 000 francs par jour. Une assurance couvre les dommages aux bâtiments.

– Le calendrier prévoyait la fin de l’excavation en 2014. L’explosion a-t-elle fait perdre une année?

– Nous reprendrons les travaux avec une nouvelle phase pilote. Nous verrons alors si et quand nous pourrons passer à la vitesse de croisière prévue de 160 tonnes excavées par jour. Le calendrier sera adapté en conséquence.