Libre. Alexeï, de son prénom d'emprunt, lui qui avait braqué et assassiné un vieil armurier de huit coups de tournevis dans son magasin des Eaux-Vives, qui avait ensuite enlevé et séquestré un jeune automobiliste allemand, pourra retrouver son Ukraine natale après treize années de détention.

Le Tribunal d'application des peines et mesures de Genève a accordé ce jeudi la libération conditionnelle à celui qui se qualifiait lui-même de chien enragé ou de serpent venimeux et qui s'est mis à étudier la théologie en prison. Un «véritable processus de rédemption», terme rare dans la bouche d'un expert psychiatre, a convaincu les juges de retenir un pronostic favorable.

Cascade d'avis négatifs

Déserteur de l'armée régulière, ancien de la légion étrangère reconverti en videur de boîte, baroudeur perdu sur le chemin du crime, condamné avec son comparse lituanien à une peine de 17 ans pour des actes gravissimes, Alexeï est arrivé à l'audience encadré par les rambos de la brigade d'intervention. Agé de 37 ans, ce sportif, doublé d'un étudiant assidu, a pris du poids et s'est laissé aller après un premier refus qui remonte à deux ans.

Cette fois, à 3 ans et 8 mois de la fin de sa sanction, ce n'était pas gagné non plus. La Commission d'évaluation de la dangerosité était contre. Le Département de la sécurité, à travers son Service d'application des peines qui n'a pas mis en place l'ombre d'un régime progressif pour ce garçon, a aussi émis un préavis défavorable. Le Ministère public, représenté par le procureur Antoine Hamdan, a fini par s'y opposer malgré d'évidentes hésitations.

Très faible risque de récidive

Seule l'expertise du professeur Panteleimon Giannakopoulos, concluant à un très faible risque récidive moyennant une existence assez stable, laissait quelque espoir à Alexeï. Entendu par les juges, le psychiatre estime que ce condamné a exprimé de réels regrets pour avoir ôté une vie. Il a réalisé des progrès dans l'empathie même s'il exprime ses sentiments de manière assez sèche et a fait tous les efforts possibles durant sa trajectoire carcérale. «Il serait hautement préjudiciable de ne pas lui en donner quittance. Sans signe clair, il va régresser», a relevé l'expert.

Pour le professeur Giannakopoulos, une libération conditionnelle s'avère ici fondée car Alexeï n'a rien d'un psychopathe et il sait désormais maîtriser son impulsivité. Cet homme, attaché aux choses concrètes de la vie et atteint d'une sorte d'excès de pragmatisme, a surtout besoin d'un travail, d'un toit et d'un entourage. «Il ne faut pas le laisser flotter car il peine à utiliser ses ressources intérieures pour se contenir. Des zones de vulnérabilité existent en cas de désintégration sociale».

Son avenir, Alexeï le voit comme il peut. Il veut retrouver sa maison natale, dans l'ouest de l'Ukraine, assez loin des zones de conflits selon la carte préparée spécialement pour l'audience par le président Michel-Alexandre Graber. Il compte sur la promesse d'engagement d'une boîte d'électronique, espère pouvoir enfin passer en ligne ses examens finaux de théologie et d'informatique. Sa mère, qui passe le plus clair de son temps en prières dans un monastère grec, viendra soutenir ce retour à la société.

Confiance accordée

Aux yeux du procureur, l'encadrement esquissé reste trop aléatoire et la situation du pays concerné très fragile. «Il faut encore obtenir des précisions et donc rejeter la demande». Le Ministère public reconnaît certes une certaine injustice. Alexeï n'est pour rien dans cette guerre. Et son comparse, bien que considéré comme plus dangereux, a été libéré il y a un an car il pouvait s'établir en Allemagne et présenter un projet mieux ficelé.

«On va faire quoi ? Attendre la paix en Ukraine ?». Pour la défense Alexeï a fait le maximum pour organiser ce retour et il n'y a rien à espérer de plus. «La libération conditionnelle demeure la règle», a rappelé Me Yaël Hayat en en demandant aux juges de se distancier de la psychose ambiante. Le tribunal a entendu, a constaté qu'il était difficile pour l'intéressé de progresser encore dans le milieu carcéral et a décidé de lui faire confiance. «J'espère qu'on ne vous reverra plus», dit le président. «Je suis sûr que non», répond Alexeï. Les larmes lui sont montées aux yeux, à lui le réservé.