Saverio Benvenuto s'est écroulé vendredi soir dans une rue de Varkiza, un port situé au sud d'Athènes, sous les yeux terrorisés de sa femme, Maria, et de leurs deux fils jumeaux âgés de 5 ans. Deux hommes à moto venaient d'ouvrir le feu sur lui, alors qu'il se trouvait à quelques mètres de la villa occupée par sa famille depuis le début du mois d'août. Saverio Benvenuto, dit Rino, est mort sur le coup, le corps criblé de dix balles. Sa dépouille est arrivée lundi à Rome.

Cet Italien de 36 ans, fils d'immigré, était né en Suisse, à Payerne. Mais Rino était surtout l'un des bras droits de Francesco Prudentino, le parrain présumé de la Sacra Corona – la mafia de la région des Pouilles –, celui-là même qui est impliqué dans l'affaire du «Ticinogate». Le juge Franco Verda, président du tribunal cantonal tessinois, actuellement inculpé et écroué, est soupçonné d'avoir autorisé en juin 1999 le déblocage de près d'un million et demi de francs appartenant au chef de la Sacra Corona. Cette somme, qui proviendrait d'un important trafic de cigarettes au départ de la Suisse, était pourtant séquestrée par la justice tessinoise. De plus, quelque 350 000 francs auraient été versés à l'épouse du juge, également inculpée, par Gerardo Cuomo, le responsable présumé d'un trafic helvétique de cigarettes.

Saverio Benvenuto baignait dans cet univers de contrebande internationale. Selon la police antimafia de Bari, qui le recherchait, son activité consistait à organiser, pour le compte de la mafia des Pouilles, la collecte des bénéfices provenant de la vente de cigarettes. D'ailleurs, le dimanche 13 août, au lendemain de l'assassinat de Rino à Varkiza, les garde-côtes grecs ont arrêté dans le même port onze trafiquants en train de débarquer d'une embarcation battant pavillon ukrainien 833 caisses contenant en tout plus de huit million de cigarettes. Avec ces deux affaires, la presse grecque est convaincue que la mafia italienne a pris définitivement pied dans le pays. La police, elle, se demande s'il y a un lien direct entre l'homicide et l'arrivée du bateau.

Peut-on également rapprocher le meurtre en pleine rue d'un lieutenant de Prudentino au scandale qui secoue la justice tessinoise? «C'est difficile à dire», estime Michele de Lauretis, journaliste à la Regione Ticino, «car, depuis le début du mois, deux personnes qui font partie de la Sacra Corona ont été abattues. La dernière, c'était le 8 août. Cela ressemble plutôt à des règlements de comptes alimentés par des luttes intestines entre les familles qui forment cette mafia.» Toutefois, il n'est pas exclu que l'affaire qui se joue au Tessin n'ait pas envenimé, voire déclenché, cette situation.

L'organisation mafieuse n'a certainement pas apprécié qu'un de ses réseaux soit sous les feux de la justice. D'autant plus que Gerardo Cuomo, le trafiquant par qui le scandale est arrivé, est emprisonné depuis le 10 mai. Associé de Prudentino, il pourrait peut-être rompre l'omertà devant Luciano Giudici, le procureur extraordinaire désigné pour instruire le dossier. Pour l'instant, le chef de la Sacra Corona est en fuite. La police de Bari le soupçonne de se trouver en Grèce. A quel fin Saverio Benvenuto a-t-il été liquidé? Son activité mafieuse semble méconnue en Suisse. Lundi en fin d'après-midi, la police cantonale vaudoise ne pouvait pas indiquer combien de temps Rino avait vécu dans le pays, ni à quel âge il était reparti avec ses parents vivre en Italie.

Franco Verda empêché de voir son avocat

Par ailleurs, Luciano Giudici a interdit au juge Franco Verda, emprisonné depuis 10 jours, de parler avec son avocat Me Mario Molo. Il a appuyé sa décision sur la procédure pénale cantonale qui restreint le droit de la défense pour des motifs de sécurité dans le déroulement de l'enquête. Le défenseur craint d'être exclu des confrontations qui seront prévues dès mercredi entre le juge, son épouse et Gerardo Cuomo. Les trois protagonistes auraient pour l'instant avancé des versions différentes des faits qui leur sont reprochés.