L'assurance invalidité (AI) est sans doute la plus malade de toutes les assurances sociales. Lors de son excursion annuelle à l'île Saint-Pierre, il y a un mois, Pascal Couchepin ne s'en est pas caché. Mais, ce jour-là, l'intérêt ne portait que sur l'âge de la retraite, laissant ainsi l'AI dans l'ombre. Il aura fallu que

Christoph Blocher s'empare du sujet et dénonce le prétendu scandale des faux invalides pour que les médias s'y intéressent.

C'est un fait: les coûts de l'AI ont explosé, passant de 4,1 milliards en 1990 à près de 10 milliards en 2002, la dette grimpant à 4,5 milliards. Durant la même période, le nombre de rentiers est passé de 160 000 (3,1% de la population) à plus de 250 000 (4,8%). La progression est particulièrement forte chez les 35-45 ans, mais elle est aussi frappante chez les 18-19 ans.

Pour Christoph Blocher, une seule explication à cela: les abus. Il vise ceux qu'il appelle des «simulateurs», c'est-à-dire des personnes aptes à travailler mais qui préfèrent recevoir une rente d'invalidité. Il vise aussi – et surtout – les étrangers qui ont obtenu une prestation de l'AI en Suisse avant de rentrer chez eux. Ses critiques ont été reprises samedi par Hermann Weyeneth lors de l'assemblée du parti à Granges (Le Temps du 30 juin). Le Bernois a dénoncé les «tire-au-flanc entretenus par l'AI» et réclamé un meilleur contrôle des 32 000 rentes versées à l'étranger. S'il est vrai que la proportion d'étrangers parmi les bénéficiaires de l'AI (33%, dont 13% sont de retour dans leur pays) est supérieure à la proportion d'étrangers vivant en Suisse, il faut préciser que, comme la rente est calculée en fonction des cotisations versées, ils ne perçoivent «que» 29% des sommes déboursées (dont 8% hors des frontières), le reste étant attribué à des personnes de nationalité suisse.

Les attaques de l'UDC ont provoqué de vives réactions. Personne ne conteste qu'il y ait des abus, mais ceux-ci ne représentent qu'une partie de la détérioration de l'assurance. «Je ne crois pas que les abus soient significatifs», rétorque Pascal Couchepin, interrogé par Le Temps. «Il est idiot de dire que les abus sont à la base de la forte augmentation des prestations de l'AI», renchérit le directeur de l'Union patronale suisse (UPS), Peter Hasler. Les causes sont plus complexes. Pour le patron des patrons, les raisons découlent de la législation elle-même, qui, en reconnaissant les maladies psychiques comme cause d'invalidité, a provoqué la hausse du nombre de cas. Pour le président du Parti libéral, Claude Ruey, «les critères d'acceptation de l'invalidité se sont accrus avec le chômage».

Et il y a le problème de l'application différente que les offices cantonaux font de la loi. Ces différences sont réelles, et Christoph Blocher ne se prive pas de les stigmatiser pour tenter de démontrer que le nombre de rentiers est supérieur à la moyenne dans les régions urbaines où il y a beaucoup de psys. En l'occurrence, c'est Bâle-Ville qui affiche le pourcentage le plus élevé (8,7%), devant le Jura (7,3%), le Tessin (6,8%) et Neuchâtel (6,5%). A Genève, la proportion est de 5,5%, alors que Nidwald connaît le taux le plus faible (3,5%). «Cela dénote une différence d'attitude vis-à-vis de l'octroi des rentes», diagnostique Thérèse Meyer (PDC/FR), qui s'est occupée de la quatrième révision de l'AI au Conseil national.

Ces statistiques inspirent cependant deux remarques à Andreas Dummermuth, président de la Conférence suisse des offices AI: «D'une part, ces différences sont proches de celles que l'on connaît avec les autres assurances (chômage, maladie et accidents). D'autre part, elles s'expliquent par les facteurs socio-économiques spécifiques à Bâle, soit une forte concentration de personnes âgées, de chômeurs et de personnes dépendantes.» Pascal Couchepin estime cependant qu'il n'est pas tolérable que les offices cantonaux appliquent de manière différente une assurance fédérale. Peter Hasler acquiesce: «Il faut uniformiser les pratiques. Il faut être très attentif envers les médecins et les juristes», recommande-t-il. Comme d'autres, il constate que de plus en plus de gens se présentent à l'office AI accompagnés de leur avocat! Cela pose de sérieux problèmes et multiplie les recours.

Le nouveau droit des assurances sociales permet désormais à tout citoyen à qui l'on a refusé une prestation de faire opposition. Il peut ensuite recourir auprès du tribunal cantonal, puis du Tribunal fédéral des assurances (TFA). Toutes ces procédures sont gratuites. Pour cette année, on attend quelque 10 000 oppositions en première instance, alors que l'on dénombre 6000 recours administratifs par an. En 2002, 880 cas ont été soumis au TFA, contre moins de 150 relevant de l'assurance maladie. «Mais si les gens vont au TFA, c'est parce que les offices AI leur ont refusé la rente, ce qui démontre qu'ils fonctionnent bien», se défend Andreas Dummermuth.