L’œuvre est considérable. Trois volumes pesant près de 2000 pages qui racontent l’histoire de la SSR, et plus largement de la radio et de la TV en Suisse. Une entreprise soutenue par le diffuseur public, mais menée par les chercheurs en toute indépendance, assurent-ils. Le dernier ouvrage, couvrant la période de 1983 à 2011 – il existe aussi en version électronique, via iTunes –, était codirigé par l’historien François Vallotton, de l’Université de Lausanne. Celui-ci analyse les débats à propos du géant public.

Le Temps: Dans la définition du service public, la SSR n’a-t-elle pas souvent mis les pieds au mur, en établissant son périmètre? François Vallotton: Cette question a connu une évolution importante depuis 1930. A ce moment-là, on insistait beaucoup sur l’autonomie de la SSR vis-à-vis du pouvoir politique, ce qui était lié au contexte idéologique du moment. On mettait aussi l’accent sur la nécessité de couvrir techniquement l’ensemble du territoire. En 1938, avec le message sur la défense nationale spirituelle, s’est ajoutée la mission de relayer une certaine vision de la Suisse, en Suisse mais aussi à l’étranger, avec le développement des ondes courtes. Dans la concession de 1964, la demande d’objectivité demeure importante. La défense des minorités linguistiques et culturelles est aussi affirmée. Durant les années 1980, période de l’abandon du monopole, la SSR va se prévaloir d’un rôle politique et culturel, comme acteur culturel, en soutenant notamment le cinéma. Et comme mémoire du pays. Je ne dirais donc pas que la SSR met les pieds au mur. Mais elle a su, parfois contrainte et forcée, redéployer l’idée du service public pour se démarquer de la concurrence intérieure et internationale.

– Par rapport à d’autres pays, comment l’Etat agit-il en Suisse avec son service public?

– Au début des années 1990 apparaît l’Office fédéral de la communication (Ofcom), qui doit fixer certaines règles du jeu. Il faut trouver des solutions adaptées aux particularités suisses. L’une est assurément le splitting de la redevance [une part de la redevance qui revient aux diffuseurs privés, ndlr], une spécificité alors en Europe. C’est une tentative consensuelle de définir un cadre. De fait, l’Ofcom a toujours tenté de veiller à un renforcement du service public tout en permettant à des diffuseurs privés, notamment locaux, de survivre, ou de vivoter…

– … Vous êtes sur le point de dire: des TV alibis, entretenant une illusion de concurrence?

– Le splitting de la redevance constitue un signe d’ouverture. Mais il a représenté 1% du produit de la redevance, puis désormais 4%, ce qui reste modeste. La SSR met sur la table ses propres corsets financiers: on se retrouve dans un rapport de force médiatique et politique qui évolue suivant les moments.

– Mais ne semble-t-il pas que c’est toujours la SSR qui établit sa propre mission, pas le politique?

Avec la loi de 2006, on a introduit le fait que certains diffuseurs privés sont soumis à un contrat de prestation. Pour être concessionné et avoir accès à la redevance, il faut remplir un cahier des charges que l’autorité veut qualitatif, et qui participe d’un renforcement du service public. Le politique joue son rôle. Ce n’est plus uniquement la SSR qui précise ses missions. Même si elle insiste beaucoup sur ses spécificités, notamment la péréquation, sans laquelle les radios-TV suisse italienne et suisse romande devraient être redimensionnées.

– A ce sujet, les chaînes de la SSR se font souvent critiquer pour leur difficulté à rendre compte de l’actualité des autres régions, est-ce une constante dans leur histoire?

– Il faut rappeler le traumatisme du téléjournal centralisé. Jusqu’en 1982, le téléjournal était réalisé depuis Zurich. Le débat sur sa décentralisation avait débuté dans les années 1970, et il a été très vif, même des intellectuels y participaient – la philosophe Jeanne Hersch était contre! Du fait du caractère emblématique du TJ, sa régionalisation a été vue comme une conquête. Puis, durant les années 1990, la SSR est mise sous une forte pression. Armin Walpen, le directeur d’alors, sort de son chapeau le slogan «SRG SSR Idée suisse», qui fait parfois rigoler les responsables des chaînes. Le mot d’ordre était très présent: dans un moment de crise identitaire et de remise en question du service public, il fallait penser suisse. D’où les émissions thématiques dédiées à l’architecture ou à la littérature suisse. Dans le même temps, le soap Lüthi et Blanc a un succès considérable outre-Sarine, mais fait un flop retentissant au Tessin et en Suisse romande. Longtemps, seule l’élection de Miss suisse sera l’émission confédérale par excellence! On constate toujours une difficulté à donner une parole plus importante aux autres régions.

– Vous faites des années 1990 un moment charnière. Puis il y a eu une accalmie. Mais le débat revient en force. La SSR fait-elle l’objet de contestations croissantes?

– Nos travaux montrent plutôt des fluctuations. Un premier pic à la fin des années 1960, contre le monopole, avec des clubs de téléspectateurs qui instaurent un mécanisme de surveillance attaquant la SSR sur le plan idéologique. La critique est alors politique, face à la supposée «dérive gauchiste» de l’institution. Dans les années 1990, les éditeurs deviennent plus présents, car ils veulent obtenir davantage de marge de manœuvre. C’est le grand mouvement de libéralisation qui touche La Poste, les CFF… La SSR paraît la dernière intouchable. Des représentants de l’économie invitent le Conseil fédéral à la transformer en une holding à capital mixte, un tiers devant revenir au privé. Et en 1992 est lancée une initiative qui promeut une privatisation de la SSR. Elle échoue toutefois à la récolte de signatures. Mais ces diverses démarches relativisent le débat actuel.

– Le Conseil fédéral a refusé la publicité sur les sites de la SSR. Se montre-t-il moins conciliant?

– N’oubliez pas que dans les années 1990, Adolf Ogi avait imposé S plus, un canal indépendant, et concurrent, de la TV alémanique. Canal qui a finalement implosé. En 2010, le Conseil fédéral refusait une augmentation significative de la redevance, ce qui marque une inflexion, un holà. La SSR sait maintenant qu’une éventuelle augmentation de la redevance se fera sur un étiage extrêmement faible. Mais il est difficile d’y voir un changement d’attitude. Le monde politique reste attaché à l’idée d’une SSR assez forte. Toutefois, il se préoccupe désormais d’un équilibre dans le paysage médiatique. Quand on voit les Conseils d’Etat réagir aussi vite aux décisions d’économies de Tamedia, cela montre qu’ils sont sensibles à la fragilisation du secteur de la presse, et qu’ils ne veulent pas planter le dernier clou du cercueil en favorisant la SSR.

– Le service public est-il soluble dans Internet?

– C’est un véritable point d’interrogation… Je suis frappé de voir que cette notion de service public s’est diluée, sa spécificité s’est un peu perdue. De la part du public, il y a peut-être une certaine forme d’incompréhension, voire de nervosité: pourquoi paie-t-on? Les nouvelles pratiques d’écoute et de visionnement changent la donne. La RTS est heureuse de constater qu’elle a pu imposer la convergence et son nouveau logo très rapidement; mais les gens, qui sont abreuvés d’images de toutes sortes et consomment les médias de plus en plus en différé, ne savent plus vraiment d’où émane ce qu’ils regardent. Une question oubliée dans le débat public est celle de l’offre des programmes, en quoi elle se différencie d’autres chaînes, comment refonder une idée de service public adaptée aux enjeux contemporains… C’est à ce sujet que, comme auditeur et téléspectateur, on souhaite être convaincu, afin que l’on soit prêt à en mettre le prix .