Ils et elles ont sauté le pas. Et après un parcours accompli dans la finance, la chimie ou encore la psychiatrie, ont embrassé une autre voie, liée aux métiers de bouche. Cette semaine, «Le Temps» brosse le portrait de ces aventureux.

C’est dans son discret magasin de fromages aux portes de Carouge que l’on retrouve Laurent Clerc. Hormis sa chevelure grisonnante et l’approche de la cinquantaine, cet ancien sportif de haut niveau conserve une allure d’athlète et l’on pourrait facilement se laisser tromper par les apparences. Il faut quelques minutes d’entretien pour arriver à cerner ce personnage attachant et atypique. Ni exubérant ni introverti, il se prête joyeusement à l’exercice journalistique avec une décontraction contenue, se dévoilant avec parcimonie. De la piste d’athlétisme des Jeux olympiques d’Atlanta aux alpages verdoyants fribourgeois, en passant par les rondes nocturnes de policier en voiture sérigraphiée, portrait d’un homme pour qui la reconversion professionnelle se fait tout naturellement.

Fan de Carl Lewis

Bien plus passionné par les parties de football à la récréation que par les bancs d’école, Laurent Clerc passe son enfance avec insouciance et légèreté. «Je n’étais pas forcément un élève brillant, mais je n’étais ni un perturbateur de classe, ni un cancre non plus. Une fois par an, je vivais l’effervescence de la journée sportive.» Dès son plus jeune âge, l’athlète en devenir prend conscience de ses aptitudes sportives. La course à pied devient son fer de lance ainsi qu’une échappatoire à un environnement scolaire étouffant. Admirateur inconditionnel de Carl Lewis, il entre dans un club d’athlétisme à l’âge de 12 ans et finit par devenir champion du canton de Genève, de Romandie, puis de Suisse.

Sa rencontre avec l’entraîneur Xavier Blanc marque un tournant dans sa carrière et lui met les pieds dans les starting-blocks. A l’adolescence, ses amis découvrent les sorties tandis que lui évolue dans un monde de rigueur et de discipline, se pliant à quatre entraînements hebdomadaires de deux heures. «L’athlétisme m’a appris le dépassement de soi, m’a évité de faire des bêtises en dehors des stades et permis de rester sur la bonne voie», plaisante le Genevois.

Lire aussi: Pourquoi il faut oser la reconversion professionnelle

En 1996, la convocation au sein de la sélection de l’équipe nationale pour les Jeux olympiques d’Atlanta est une consécration. Sa course de 400 mètres en 45,60 secondes chrono le qualifie pour la compétition et le propulse dans l’élite de l’athlétisme mondial. «Même si je ne suis pas monté sur le podium, j’ai participé à un événement unique au monde. C’est inscrit à vie sur mon CV.»

Alors qu’il est au firmament de sa carrière, Laurent Clerc rejoint un an plus tard, à l’âge de 25 ans, l’école de gendarmerie. Pourquoi? «Parce que j’ai toujours voulu faire ça. Aider, protéger, servir, verbaliser… tout ça me plaît», répond-il spontanément. Il ne troque pas (encore) complètement les baskets contre le képi et continue ses entraînements sportifs le soir en parallèle. Un équilibre de vie nécessaire à son bien-être physique et psychologique. En 2000, après avoir obtenu les qualifications nécessaires, il décroche son billet pour les Jeux olympiques de Sydney.

Pâturage et fromage

A son retour, le policier met définitivement un terme à sa carrière sportive pour se consacrer entièrement à sa profession de gendarme. Au moment de fonder une famille, cet apaisement professionnel tombe à pic. Laurent s’épanouit dans son rôle de père, mais le temps passe et la crise de la quarantaine pointe. Pour celui qui a l’habitude de traverser la vie en pleine foulée, une certaine lassitude professionnelle s’installe. Impossible pour ce personnage de rester immobilisé dans une quelconque forme de monotonie.

Le déclic a lieu lors de l’achat d’une résidence secondaire dans la région de Fribourg. Sa vie bascule pour la troisième fois grâce à sa rencontre avec la famille Andrey, agriculteurs à Cerniat. C’est ainsi qu’il découvre un monde paysan à coups de traites de vaches. A mille lieues des pistes d’athlétisme et de l’intensité de son métier de policier, il participe à une première fabrication de fromage. «Je ne sais pas comment l’expliquer, mais j’avais une envie irrésistible de participer à l’élaboration de la première meule. Ce monde était si différent de celui que j’avais l’habitude de côtoyer au quotidien! A ce moment de ma vie, j’aspirais au changement et j’avais besoin d’évoluer dans un environnement un peu plus apaisant.»

Lire également: Tout plaquer, nouvelle mythologie contemporaine

Contre toute attente, le gendarme prend une année sabbatique qui lui repose le corps et l’esprit. Mais ce répit est de courte durée: il profite de cette trêve policière pour passer son diplôme de cafetier à Genève tout en montant un mois à l’alpage afin de parachever son apprentissage. «J’étais le garçon de chalet qui donne un coup de main. C’était une expérience très formatrice qui m’a permis d’apprendre la confection du gruyère et du vacherin.» Il tisse des liens fusionnels avec la famille Andrey et la préparation du fromage devient un rituel.

L’histoire s’accélère et il se prend rapidement au jeu de l’entrepreneuriat en ouvrant un magasin. «Cette démarche m’apparaissait comme une évidence.» Laurent Clerc se spécialise tout d’abord dans une activité de traiteur, qui fait maintenant partie intégrante de sa petite entreprise artisanale. Pour le plus grand plaisir des amateurs, il transporte aussi ses fromages jusque sur les marchés à l’aide de son triporteur. Raclette ou fondue, à vous de choisir! Certes, entre le monde policier et celui de fromager, l’approche humaine est diamétralement opposée, mais il prend un plaisir fou à échanger avec les curieux de passage en quête de sensations lactées.

Et le sport dans toute cette histoire? «Il a fait partie de ma vie, fait partie de ma vie et fera toujours partie de ma vie. J’ai longtemps couru après des records. Aujourd’hui, je suis fier de dire que je n’ai plus à courir après le bonheur, car il est là.»


A L’Alpage, avenue Vibert 10, Carouge (GE), 079 172 14 14, info@alalpage.ch


Profil

1991 Premier titre de champion suisse de saut en longueur.

1996 Sélection olympique aux JO d’Atlanta sur 400 m et relais 4 x 400 m.

1998 Assermentation à l’école de police de Genève.

2006 Mariage avec Tatiana Oddo.

2014 Stage dans l’alpage fribourgeois et obtention du Certificat cantonal de cafetier, restaurateur et hôtelier, à Genève.


Retrouvez tous les portraits du «Temps».