Déjeuner avec Laurent Favre

Des vignes au Château de Neuchâtel

Conseiller national depuis sept ans, président sortant de la Fédération suisse des vignerons, Laurent Favre a revêtu l’habit de ministre mardi dernier

Pour être immédiatement opérationnel

Midi tapant. Elu au gouvernement neuchâtelois avec deux tiers des voix le 28 septembre pour succéder au défaillant Yvan Perrin, ministre assermenté depuis mardi 4 novembre, Laurent Favre incarne la précision neuchâteloise. La poignée de main est chaleureuse, pas trace de cernes sous les yeux. En une semaine, le nouveau magistrat PLR a beaucoup travaillé, mais ne s’est pas épuisé.

Il a choisi de déjeuner à l’Alpes et Lac à Neuchâtel, en face de la gare. «Je fais une exception. A midi, je mange peu et sur le pouce. J’utilise la pause pour étudier mes dossiers dans mon bureau.» Mais il sait apprécier une bonne table, le contenu de l’assiette et la convivialité, «avec un bon vin suisse», ajoute le président sortant de l’Interprofession de la vigne et du vin et de la Fédération suisse des vignerons, qui se dit épicurien et sportif, avec mesure et équilibre.

Laurent Favre n’a pas débarqué au Château, lieu du pouvoir à Neuchâtel, le jour de son assermentation. «J’ai fréquenté à 80% le bureau qu’avait laissé libre Yvan Perrin, presque en clandestin, tout au long du mois d’octobre.» Aurait-il anticipé son entrée en fonction? Soucieux de ne pas commettre d’impair, il précise qu’il n’a fait que prendre connaissance des dossiers et des services. Parti en catastrophe à mi-juin, Yvan Perrin a-t-il laissé un fouillis? «Aucunement, c’était très propret. Pas de chaos, l’administration a assuré le suivi.»

S’il n’a pas encore participé formellement à une séance du Conseil d’Etat, Laurent Favre a pris une première décision, en choisissant son secrétaire général, Mathieu Erb, un ancien secrétaire du PLR neuchâtelois entré au service de Thierry Grosjean au Département de l’économie. Le nouveau ministre se défend d’avoir fait monter en grade un membre du PLR. «Il a été retenu après avoir effectué tous les tests, et sachez qu’il est excellent.»

Face au vol-au-vent aux rognons, Laurent Favre s’émerveille. Il déguste le chasselas qu’il a choisi. Juste un verre. Le ministre confie s’être quelquefois demandé, durant l’été, s’il avait bien fait de vouloir quitter le Conseil national, où il s’est fait son nid depuis sept ans – il s’en ira le 7 décembre et son successeur, Pierre-André Monnard, sera assermenté le 8 – pour se lancer dans la mission très délicate de ministre d’un canton qui a des problèmes financiers, de crédibilité, et qui doit porter des dossiers qui s’apparentent à des missions impossibles. «Je suis convaincu d’avoir fait le bon choix. J’ai trouvé des gens, au gouvernement et dans l’administration, respectueux et très professionnels. Je suis opérationnel dès à présent.»

Sitôt assermenté, demandant un peu d’indulgence sur la forme, Laurent Favre a dû défendre deux dossiers devant le Grand Conseil. Il est très satisfait d’avoir fait voter un crédit de 2,6 millions pour la rénovation de trois fromageries. Et de lâcher un «ça, c’est fait!» tout en avalant la dernière bouchée de l’entrée.

Arrive le plat de résistance. La bondelle du lac dans l’assiette, et les dossiers de mobilité dans son Département du développement territorial et de l’environnement (DDTE). Interpellé par le parlement, il a fait montre de prudence dans ses réponses, lorsqu’il a fallu parler du projet de ligne directe Neuchâtel – La Chaux-de-Fonds, ex-Transrun dont le nom est devenu tabou. Laurent Favre a la tâche ardue d’aller le défendre, à Berne, pour y obtenir les 900 millions de financement. Il a aussi besoin d’un milliard pour le contournement autoroutier de La Chaux-de-Fonds et du Locle. Il pose sa fourchette, croise les doigts et dit tout de go que «c’est jouable». Le ministre demandera au gouvernement de dégager des moyens pour soigner la communication, interne et externe. Ou comment faire admettre que réaliser la ligne La Chaux-de-Fonds – Neuchâtel revient à assainir la ligne historique qui rebrousse à Chambrelien. «Nous partons et arrivons aux mêmes endroits.» Rompu aux affaires fédérales, Laurent Favre sait qu’il devra composer. S’il obtient le crédit en le défendant pour une moitié comme assainissement et pour l’autre comme extension, ce sera un succès. Il estime que Neuchâtel, comme d’autres, a droit au soutien fédéral par le biais du compte «Financement et aménagement de l’infrastructure ferroviaire» (FAIF), «auquel le canton contribue à raison de 11 millions par an». Il entend s’allier avec les ministres romands pour mener un front commun.

Même stratégie pour la route. «Les cantons périphériques doivent s’unir pour faire transférer à la Confédération 380 kilomètres de routes cantonales.» Encore faut-il trouver le financement. Laurent Favre préconise, plutôt qu’un relèvement de la vignette, 0,1 point de plus de TVA durant douze ans, à l’instar du financement du FAIF accepté par le peuple.

Malgré l’ampleur de la tâche, l’optimiste de nature Laurent Favre garde le sourire et l’appétit. Il a fait honneur à la bondelle. Avec le café, il confirme qu’il a quitté ses fonctions de président de l’Interprofession des vins suisses, laissant les rênes à Thierry Walz. Invité à prendre position sur les affaires de coupage de vin, il rappelle avoir pris publiquement position, au printemps, pour l’amélioration des contrôles et l’échange automatique d’informations entre les instances cantonales et fédérales. Devenu ministre, il fait montre de retenue et ne pipe mot sur les dernières affaires, mais n’en pense pas moins.

En revenant à 42 ans dans son canton, l’ingénieur agronome ne se prive-t-il pas d’une possible succession de Didier Burkhalter au Conseil fédéral? Il part d’un éclat de rire et dit ne pas être «rongé par l’ambition. Là, j’aspire simplement à devenir un bon conseiller d’Etat et à faire avancer le canton, avec des sanctions populaires positives, j’espère, en 2017 et en 2021.» Tout de même, le Conseil fédéral… «Il faut bâtir par étapes et ne surtout pas les brûler.» Laurent Favre file vers ses rendez-vous ministériels.

Il ne pipe mot sur les dernières affaires de coupage de vin, mais n’en pense pas moins