Neuchâtel

Laurent Kurth: «Les finances de tous les cantons se dégradent»

Argentier d’un canton en déficit, Laurent Kurth estime que la situation de ses voisins va également connaître une évolution défavorable. Face aux coûts de la santé qui explosent, il propose que la Confédération y participe davantage

Difficile de nier la réalité: en bouclant ses comptes 2016 avec un déficit de 74 millions, Neuchâtel est le plus mauvais élève de Suisse romande. Vaud, Fribourg, Genève et le Valais sont largement bénéficiaires, tandis que le Jura ne clôture que légèrement dans le rouge. Le ministre socialiste des Finances, Laurent Kurth, analyse la situation.

Le Temps: Laurent Kurth, vous êtes responsable des finances et de la santé. Quelle est la nature du mal neuchâtelois?

Laurent Kurth: Ce n’est pas d’abord un mal neuchâtelois! Nous avons en premier lieu un vrai défi financier à relever, en rapport avec la péréquation financière nationale. Nous nous trouvons actuellement dans un régime transitoire, durant lequel il est prévu que nous perdions 5 millions par an sur 20 ans, soit 100 millions au total. A cela s’ajoute une baisse des recettes des personnes morales. Celle-ci est conjoncturelle, car de manière générale, notre canton affiche un revenu des personnes morales par habitant plutôt élevé. Mais aussi des fluctuations plus fortes qu’ailleurs.

- Vous prétendez que tous les cantons romands connaîtront bientôt les problèmes qu’a déjà Neuchâtel. Pourquoi?

- En ce moment, Vaud est le premier de classe en Suisse romande. Sa croissance a été basée sur des implantations de sièges d’entreprises internationales grâce à des pratiques fiscales particulières, de même que sur la croissance démographique stimulée par la libre circulation des personnes avec l’UE et une pratique assez large des forfaits fiscaux, autant de facteurs menacés par les évolutions récentes de la Suisse. La croissance des recettes ne peut que ralentir alors que les charges vont continuer de croître.

- Vous pensez vraiment que tous les cantons romands seront bientôt dans le rouge?

- Les finances de tous les cantons se dégradent. Pour Neuchâtel comme pour le Jura, elles dépendent beaucoup de la conjoncture internationale et sont pénalisées par le niveau du franc suisse. Fribourg accusera comme nous le choc de la nouvelle péréquation financière nationale. Le Valais tirera encore profit du produit des barrages et de l’ouverture vers Berne par le Lötschberg. Vaud a encore de la marge, mais celle-ci risque de s’amenuiser.

- Quel est votre message?

J’en ai deux. Premièrement, en plus des réformes que nous devons mener dans notre canton, il nous faut retrouver le chemin de la croissance en réglant au plan national les problèmes qui génèrent des inquiétudes chez les acteurs économiques: ficeler un nouveau projet équilibré de réforme fiscale des entreprises et lever les incertitudes qui pèsent sur l’avenir de l’accord sur la libre circulation des personnes.

- Et deuxièmement?

- Il faut relancer un débat sur la répartition des charges entre les cantons et la Confédération. Les règles du jeu introduites au début du 21e siècle s’avèrent défavorables aux cantons et, de plus, ne sont pas respectées. En outre, les cantons ne pourront jamais financer à eux seuls les dépenses dues au vieillissement de la population. On s’attend ainsi à un triplement des coûts des EMS dans les 30 prochaines années. La Confédération devra y participer aussi, par exemple à travers une hausse de la TVA.

- Revenons aux problèmes spécifiques de votre canton. Celui-ci vit-il au-dessus de ses moyens!

- Oui, si l’on songe que Neuchâtel peut et doit réformer ses structures en les simplifiant et en les regroupant. Mais non, parce que Neuchâtel ne vit pas avec un haut niveau des prestations (éducatives, sanitaires ou sociales). Prises individuellement, celles-ci se situent plutôt en-dessous de la moyenne nationale. C’est le taux des personnes qui en ont besoin qui pose problème. Nos taux de chômage, de divorces – une source de pauvreté – et d’aide sociale sont parmi les plus élevés de Suisse.

- Votre canton crée des emplois, mais sans toutefois parvenir à faire baisser le taux de chômage. Certaines entreprises comptent parfois près de 50% de frontaliers. N’est-ce pas trop?

- Pour certaines d’entre elles, oui. Mais il ne faut pas généraliser. Dans le cadre du «new deal» pour l’emploi, nous avons conclu des accords et fixé des objectifs avec les grands employeurs et les associations professionnelles pour que l’emploi créé permette de réduire le chômage de notre canton. Les postes vacants sont annoncés en priorité aux offices régionaux de placement, ceux-ci proposent des candidats dans un délai donné puis reçoivent un feedback des entretiens faits avec les chômeurs. La collaboration fonctionne.

- Vous allez aussi devoir travailler sur les recettes. Excluez-vous une hausse d’impôt?

- Il faut absolument maintenir le niveau actuel des recettes dans une nouvelle réforme fiscale. On peut envisager d’abaisser la fiscalité dans certains domaines pour conserver ou attirer à moyen terme des contribuables, mais en compensant à court terme par d’autres recettes, comme nous l’avons fait ces dernières années en baissant 5 ans de suite l’impôt direct des personnes physiques et en augmentant l’impôt foncier ou celui sur les gains immobiliers par exemple.

- Vous êtes aussi ministre de la santé. Craignez-vous que la croissance des coûts de 4% par an ne devienne une bombe sociale qui finisse par exploser?

- C’est un vrai problème. Notre canton verse 120 millions par an à titre d’aide au citoyen à payer ses primes. Les hospitalisations hors canton ont grimpé de 20 à 50 millions depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle Lamal et toutes les prestations sanitaires qui ne sont pas contrôlées par l’Etat (et elles sont nombreuses) s’envolent littéralement. Mais si nous continuons avec un système de santé fondé sur des logiques de profit des prestataires non limité par une régulation de l’Etat ou par une contrainte budgétaire des consommateurs, ce système ne peut qu’exploser à terme; car ni l’Etat, ni les assurés n’ont les ressources pour suivre cette évolution qui les étouffe.

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