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Laurent Kurth, le ministre qui affronte la tourmente avec méthode

Le leader socialiste du Conseil d’Etat neuchâtelois porte deux dossiers difficiles, les Finances et la Santé. Il a osé, selon un plan bien préparé, casser l’illusoire logique d’équilibre entre les hôpitaux de Neuchâtel et de La Chaux-de-Fonds

Dans un étroit escalier du château de Neuchâtel, où se tient un débat parlementaire fleuve sur les questions hospitalières, deux messieurs d’âge mûr croisent le ministre Laurent Kurth. Poignée de main franche. «Nous sommes avec vous. Vous êtes courageux, honnête, clair. Tenez bon.» Pressé, Laurent Kurth rend un grand sourire. Au fond de lui-même, même s’il n’en montre rien, il savoure le compliment, l’encouragement et la clairvoyance.

A 47 ans, «l’ancien» du Conseil d’Etat neuchâtelois, seul «survivant» du magistral coup de balai électoral du printemps 2013 (il avait été élu à l’exécutif seulement six mois avant, pour remplacer Jean Studer), incarnation du renouveau, est dans la tourmente. Une crise politique majeure. Que, sciemment, le ministre de la Santé a méthodiquement déclenchée. Parce qu’il a compris, peut-être un peu tard, que la stratégie hospitalière dessinée par celle qui l’a précédé, Gisèle Ory, qu’il a défendue devant le peuple en novembre 2013, n’est pas applicable.

«J’étais moi aussi pris dans un aveuglement collectif», concède Laurent Kurth. Ses yeux de ministre se sont ouverts en décembre. «J’assistais à une présentation des travaux de rénovation de l’Hôpital de La Chaux-de-Fonds. Une transformation fondamentale, alors que notre stratégie n’est que temporaire.» Dans le même temps, la nouvelle présidente du conseil d’administration d’Hôpital neuchâtelois, la Genevoise Pauline de Vos Bolay – qui est pour beaucoup dans le dessillement ministériel – et le responsable des soins intensifs de La Chaux-de-Fonds, Hervé Zender, le convainquent qu’il n’est plus tenable d’avoir deux services de soins intensifs, à La Chaux-de-Fonds et à Neuchâtel. Durant les Fêtes, Laurent Kurth fait sa révolution copernicienne.

Peu fier d’avoir été pris en défaut, de ne pas avoir vu que les options stratégiques hospitalières n’avaient curieusement pas de plan financier, Laurent Kurth doit casser un vote populaire, qui avait entériné en novembre 2013, à 63%, la nouvelle répartition des missions hospitalières. «Je me suis toujours battu pour éviter de donner du grain à moudre à ceux qui prétendent que, de toute façon, les autorités font comme elles veulent. C’est extrêmement grave de revenir sur un vote populaire. Mais, dans la pesée d’intérêts, ça l’est moins que de vendre du vent.»

Début janvier, Laurent Kurth convainc le Conseil d’Etat qu’il faut stopper la fuite en avant hospitalière, tout remettre à plat et accepter la tempête qui en découlera. Remarquablement solidaire depuis son élection en 2013, ayant traversé sans dommage la chute d’Yvan Perrin et le remplacement de ce dernier par Laurent Favre, ayant renoué la confiance et retrouvé de la crédibilité auprès de la population et du parlement, le gouvernement prend son courage à deux mains et appuie son ministre de la Santé.

Laurent Kurth opte pour la rupture violente qu’il orchestre méthodiquement, avec des annonces successives: d’abord la suspension des investissements à La Chaux-de-Fonds, puis la fermeture du bloc opératoire et celles des soins intensifs à l’Hôpital de La Chaux-de-Fonds. Il veut avoir la main sur l’information. Il informe le Grand Conseil, mais omet maladroitement de téléphoner aux autorités de La Chaux-de-Fonds. Il accepte d’aller dans la fosse aux lions, dans «sa» ville de La Chaux-de-Fonds, pour tenter d’expliquer. Et accepte de se faire huer. «C’est sûr que, sur le coup, c’est rude. Mais j’ai aussi commis une faute de communication, en parlant de moi, en disant que je suis et reste attaché à cette région, que je n’ai rien abandonné de l’ambition de la voir se développer avec le canton. On n’a retenu que la première partie de ma formule. Je ne devais pas parler de moi.»

La colère et la blessure sont à leur paroxysme dans les Montagnes. Laurent Kurth avait espéré que les autorités locales, si elles sont légitimées pour réclamer un développement aussi pour leurs villes, prennent un peu de distance avec la vindicte populaire. «Ne pas prendre un peu de recul, c’est renforcer l’isolement», ose-t-il.

Le processus des mauvaises nouvelles hospitalières n’est pas à terme. D’ici à Pâques, il faudra réduire le nombre de centres de traitement, donner suite aux requêtes d’HNE de centraliser les soins intensifs et fermer les blocs opératoires le week-end à La Chaux-de-Fonds. «On en a encore pour trois-quatre mois à faire le deuil d’une planification irréaliste.»

S’il peine à cacher du dépit lorsque le Grand Conseil refuse de cautionner le solde des investissements pour La Chaux-de-Fonds, Laurent Kurth entend aussi les messages positifs. De ceux qui saluent son courage, son honnêteté à avoir reconnu qu’il s’était fourvoyé, sa force face à la tempête. Des «avocats» venant plus souvent de la droite que de la gauche. «Je n’ai pas le sentiment d’avoir été exclu de ma famille politique», dit un Laurent Kurth qui ne ménage ni sa peine, ni son temps pour répondre aux sollicitations politiques et médiatiques, qui s’applique à présenter avec pondération la situation inextricable de la politique hospitalière neuchâteloise, et c’est d’autant plus délicat qu’il n’a pas à proposer de formule alternative. «On doit l’étudier sérieusement, cela prendra dix à quinze mois. Toute nouvelle organisation nous aurait été renvoyée à la figure en ce moment, tant l’émotion est vive.»

Reste à savoir si Laurent Kurth et le gouvernement seront ébranlés par l’actuelle tourmente. «Quand vous traversez la tempête, vous ressortez mouillés», dit Laurent Kurth, la voix sereine. «Je savais, en prenant le Département des finances et de la santé, que je pourrais sauter dans quatre ans. Mais j’accepte ce risque. Je suis prêt, depuis 2004 que j’exerce un mandat exécutif, à devoir le quitter chaque jour.» Depuis 25 ans, à la seule exception de la socialiste Monika Dusong en 2001, réélue pour 511 voix, tous les ministres de la Santé neuchâtelois ont sauté après quatre ans, soit pas réélus (Michel von Wyss et Roland Debély), soit poussés vers la sortie contre leur gré (Maurice Jacot et Gisèle Ory).

Pourtant, Laurent Kurth affiche un calme étonnant. «Bien sûr que l’actuelle crise est difficile à vivre, épuisante. Mais on est là au cœur du job de ministre. On n’est pas là pour administrer, mais pour prendre des décisions, par définition qui déplaisent, pour amener le changement, gérer les crises. Je fais juste mon boulot de conseiller d’Etat. Ce n’est pas parce qu’il y a crise qu’il faut se mettre, à titre personnel, en mode crise.»

Et d’estimer que ce qui a fait la bonne réputation du gouvernement jusqu’ici, «la vérité, la sincérité, le courage, la capacité à travailler correctement en équipe, sont toujours reconnus. Notre crédibilité n’est pas anéantie».

Après des semaines rudes, au cours desquelles il a mis de côté la course à pied – «J’étais aussi un peu grippé» –, Laurent Kurth rechaussera ses baskets la semaine prochaine, semaine de relâches à Neuchâtel. «C’est nécessaire. L’effort physique vous confronte à votre propre résistance.»

«Toute nouvelle organisation nous aurait été renvoyée à la figure en ce moment, tant l’émotion est vive»

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