L’interview

Laurent Kurth: «Neuchâtel a été incapable de se repenser en un seul espace»

Le conseiller d’Etat chargé des finances et de la santé commente la curieuse situation du canton, privé de budget

Pour la première fois de son histoire, faute d’un accord au Grand Conseil, Neuchâtel n’a pas de budget. Un casse-tête pour le Conseil d’Etat, mais aussi le symptôme d’une incapacité du canton à se réformer.

Le Temps: Comment en est-on arrivé là?

Laurent Kurth: Il y a eu une conjonction de phénomènes: un brusque décrochage économique, couplé à une chute de la manne de la péréquation financière, qui frappe un canton affaibli par vingt ans d’importants déficits. Depuis la crise horlogère, Neuchâtel n’a pas réussi à adapter son organisation, liée à l’existence de nos deux pôles urbains concurrents, voire rivaux, qui en défendant leurs infrastructures ont l’impression de défendre leur propre existence. Ce sentiment est particulièrement fort à La Chaux-de-Fonds. C’est une ville de pionniers au sens premier, apparue à 1000 mètres d’altitude. Ces difficultés ont rendu sa population combative, inventive, mais aussi résistante.

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Vous évoquez la crise horlogère. Mais c’était il y a quarante ans! Comment expliquer que Neuchâtel ne s’en soit toujours pas remis?

Nous nous en sommes remis; nous avons même connu depuis quelques années florissantes. Mais, avant la crise horlogère, Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds vivaient chacune de leur côté, dans une certaine opulence, avec d’importantes infrastructures qu’elles pouvaient alors se payer. Depuis, les revenus ont baissé, mais le canton a été incapable de se repenser en un seul espace. Mais je suis optimiste. Nous avons réussi des progrès significatifs, comme l’unification de la police ou des services industriels.

Pourtant, la violence de la campagne sur la réforme hospitalière a montré que la rivalité haut-bas avait rarement été aussi forte…

Je pense que ces tensions ravivées sont plutôt révélatrices: quelque chose est en train d’avancer. Les fronts bougent. Les changements provoquent toujours des réactions. Le processus n’exclut pas des blocages, voire des pas en arrière, mais les mentalités évoluent. Il faudra peut-être encore une ou deux générations. Nous n’avons pas le choix. C’est la raison pour laquelle le gouvernement martèle le message d’un canton, un espace. C’est la clé du dépassement de nos difficultés de quarante ans.

N’y a-t-il pas également un véritable problème de dépenses trop élevées? Ne faut-il pas engager des économies drastiques?

C’est juste. Mais les dépenses ne sont pas dépendantes de décisions que nous pouvons prendre d’un jour à l’autre. Les musées sont là. Les écoles sont là. Il est aussi difficile de réduire les prestations sociales d’une population fragilisée par les importants soubresauts qu’a connus notre industrie. Il y aurait de la casse. Le paradoxe, c’est que, contrairement à ce que certains pensaient, l’absence de budget ne permet pas d’économies durables. Ces dernières ne seront possibles qu’avec des accords politiques autour de changements de structures.

Cette crise peut-elle se révéler être un mal pour un bien, l’occasion d’une prise de conscience?

S’il y a un bénéfice à cette crise, il ne sera pas financier. L’absence de budget engorge le fonctionnement de l’Etat, freine l’action des partenaires, bloque des projets et fait rater des opportunités liées à la reprise économique. L’image du canton est dégradée. Politiquement, en revanche… Certains prennent aujourd’hui conscience de l’importance d’un cadre financier à l’Etat et des conséquences négatives d’avoir déstructuré son action. Peut-être fallait-il en passer par là.

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