Elections

Laurent Kurth, un ministre neuchâtelois en sursis

Après avoir été désavoué par le peuple le 12 février dernier, le ministre de la Santé est menacé de non-réélection. Mais il pourrait trouver son salut dans le Littoral grâce aussi à l'électorat de droite

A 6h30 en ce lundi 13 mars, il fait encore frisquet sur le quai de la gare de Saint-Blaise. La lune vient de s’éclipser, le soleil pointe à l’horizon et la journée s’annonce radieuse. L’avenir du conseiller d’Etat Laurent Kurth, qui vient d’arriver pour distribuer café et croissants aux passagers du BLS, l’est en revanche beaucoup moins depuis le 12 février dernier. Ce jour-là, le chef du Département des finances et de la santé a été désavoué par le peuple qui a approuvé l’initiative pour deux hôpitaux «autonomes et complémentaires» dans le canton de Neuchâtel. Il est désormais un ministre en sursis jusqu’au 2 avril prochain, date des prochaines élections neuchâteloises.

Au moment de tirer un bilan de la législature qui s’achève, les citoyens se lâchent vite. Dans un canton en crise, ils ne cachent pas leur déception, voire leur colère: «Le gouvernement de gauche ne fait pas une politique de gauche. Il faudrait investir plutôt que de couper dans le social», déplore une enseignante. Un ingénieur s’indigne: «Je suis choqué par le clivage entre le Haut et le Bas du canton. C’est une perte de temps et d’argent incroyable!» Un autre ingénieur se dit tout aussi remonté: «Vous avez vu la séquence «Urgences à la Tchaux» de l’émission satirique «26 Minutes» sur la RTS? Nous sommes la risée de toute la Suisse romande!»

Il faut bien reconnaître qu’il n’y a pas de véritable alternative à l’équipe en place

Mais il y a une autre réalité, dont les citoyens sont également conscients. Depuis 2014, date à laquelle le PLR Laurent Favre a succédé à l’UDC défaillant Yvan Perrin, le Conseil d’Etat est soudé et tout le monde en sait gré au collège actuel. Ce qui fait dire à un électeur qui se dit «de droite»: «Il faut bien reconnaître qu’il n’y a pas de véritable alternative à l’équipe en place.»

Si Laurent Kurth, un enfant de La Chaux-de-Fonds où il réside toujours, devait être réélu le 2 avril prochain, c’est aux gens du Littoral qu’il le devra, et en partie à un électorat de droite. Un mois après sa cinglante défaite, il semble avoir rechargé ses batteries et est prêt à repartir pour une prochaine législature. Lui qu’on dit «froid» et «dénué de charisme» aborde les gens sans retenue. Pressés, les pendulaires du matin ne s’attardent pas. Ils avalent leur café, emballent le croissant reçu dans une serviette avant de se faire plutôt rassurants: «Ça devrait jouer, on a déjà voté pour vous», confient plusieurs d’entre eux.

Tracts anonymes

A La Chaux-de-Fonds, le climat est tout différent. Ici, les gens accusent le ministre de la santé d’être «un traître qui a lâché les siens» avec son projet pour l’hôpital de renoncer aux soins aigus pour devenir un établissement de réadaptation. Mais la grogne est encore plus profonde. Ces derniers jours, des tracts anonymes sont apparus, accusant Laurent Kurth d’être responsable – alors qu’il tenait les cordons de la bourse au Conseil communal de La Chaux-de-Fonds – d’un «emprunt toxique coûtant chaque année 3 millions d’intérêts à la commune.» Sera-ce la goutte qui fait déborder le vase?

Laurent Kurth tente de relativiser une impopularité qui atteint son paroxysme. «C’est vrai qu’il y a ceux qui se détournent ostensiblement pour ne pas devoir me saluer. Il y a pourtant aussi des gens estimant que le contre-projet du Conseil d’Etat était solide, mais qui n’ont pas osé braver le discours imposé à La Chaux-de-Fonds. Et puis ceux qui étaient en désaccord au sujet de l’hôpital, mais qui continuent de soutenir mon action». Le ministre déplore que les Montagnes prennent le risque de ne plus jouer de rôle cantonal dans le domaine hospitalier. «Avec cette tendance à l’isolement, on risque un possible délitement de la solidarité, notamment dans le cadre de la péréquation.»

S’il est sûr que son nom sera beaucoup biffé à La Chaux-de-Fonds, je ne pense tout de même pas que sa réélection soit menacée

A l’heure où le canton de Neuchâtel est plus divisé que jamais, les trois candidats socialistes au Conseil d’Etat tentent de corriger l’impression du moment. En ce même lundi 13 mars, Jean-Nat Karakash, Monika Maire-Hefti et Laurent Kurth sacrifient leur repas de midi pour rappeler les acquis de la dernière législature. «Malgré la défaite du 12 février, nous avons un bilan», souligne Jean-Nat Karakash. Et sa collègue Monika Maire-Hefti d’énumérer les progrès réalisés: relance d’une politique cantonale du logement, reconnaissance fédérale du pôle de Microcity, hausse de 10% des allocations familiales ou encore baisse de la fiscalité pour les familles. «Ce sont autant de grandes réformes», assure la ministre de l’Education et de la famille.

Ce midi-là, Laurent Kurth fait profil bas. On le sent plus tendu qu’à l’accoutumée. Mais s’il a perdu sa crédibilité dans les Montagnes, en revanche il a gagné du respect dans le Bas du canton. Même l’UDC le reconnaît, à commencer par son président cantonal Yvan Perrin. «Entre le courage et l’électoralisme, beaucoup de politiciens choisissent l’électoralisme. Pas lui», admire son ancien collègue, qui ajoute: «S’il est sûr que son nom sera beaucoup biffé à La Chaux-de-Fonds, je ne pense tout de même pas que sa réélection soit menacée.»


Trois candidats susceptibles d’inquiéter Laurent Kurth

■ Isabelle Weber-von Kaenel, PLR, présidente de la commune de Cornaux: «Cette élection s’est rouverte le 12  février»

Isabelle Weber-von Kaenel prend un plaisir croissant à participer à la course au Conseil d’Etat. Elle relève qu’on a cessé de lui poser la question de la «candidate alibi» et que le moment lui est favorable. «Cette élection s’est rouverte depuis la votation du 12 février, qui a constitué une défaite pour les cinq membres du Conseil d’Etat.»

Agée de 50 ans, Isabelle Weber préside la commune de Cornaux et dirige en outre le plus grand cercle scolaire du canton, l’Eorén, qui tourne sur un budget de 100 millions avec ses 8000 élèves et 800 enseignants. Mais elle reste peu connue sur le plan cantonal: elle n’a siégé que quatre ans au Grand Conseil, avant de ne pas être réélue en 2013. Sa région a eu peur que son employeur – elle est juriste chez Groupe E Greenwatt – n’implante à Cornaux une usine à gaz, un projet aujourd’hui abandonné.

Isabelle Weber est une réformiste pragmatique. Elle soutient la Stratégie énergétique 2050 de Doris Leuthard, table entre autres sur la cyberadministration pour faire des économies dans un budget lourdement déficitaire. «Le canton emploie trois fonctionnaires pour 100 habitants, contre deux en moyenne suisse. Il faut réduire le nombre de postes par le biais des départs naturels, sans licenciements», prône-t-elle.

Alors que le canton de Neuchâtel est «coupé en deux» après la votation hospitalière, la candidate PLR rêve d’un projet fédérateur. Comme elle n’en voit pas dans l’immédiat, elle compte sur le dialogue. Alors que sa fille – un espoir du patinage artistique – s’entraîne à La Chaux-de-Fonds, elle dit comprendre le ras-le-bol des gens du Haut auxquels on a fait tant de promesses non tenues. «Si je suis élue, je m’engage à aller deux fois par mois dans chacun des six districts.» (M. G.)

■ Fabien Fivaz, Vert, vert, député au Grand Conseil: «Ecouter les gens plutôt que les experts»

Fabien Fivaz veut-il vraiment accéder au Conseil d’Etat le 2 avril prochain? Beaucoup d’observateurs se posent cette question après l’avoir vu participer les bras croisés au grand débat de la RTS le 6 mars dernier. «Oui, je souhaite que la gauche soit représentée de manière plus équilibrée au Conseil d’Etat, soit avec un des trois sièges pour les Verts», répond ce biologiste de 39 ans. Dans sa campagne, il renonce aux attaques personnelles, mais dresse un bilan assez cruel pour le gouvernement en place. Après la politique hospitalière, le projet d’un hôtel judiciaire à La Chaux-de-Fonds et la vision d’une circonscription unique pour tout le canton risquent de connaître le même échec. «Il faut un gouvernement qui dispose d’une assise plus solide au Grand Conseil», en conclut-il.

Conseiller général à La Chaux-de-Fonds, puis député au Grand Conseil depuis 2009, ce père de deux enfants et passionné de cyclisme est l’un des rares à ne pas dramatiser le clivage provoqué par le dossier hospitalier. «Je pense au contraire que le vote du 12 février est positif pour l’unité du canton. Il a constitué une victoire face à la volonté centralisatrice du Conseil d’Etat qui a aujourd’hui disparu», constate-t-il. Il souhaite désormais que l’on crée deux sociétés anonymes pour ces deux hôpitaux publics, dont il faudra veiller à la complémentarité. Ensuite, libre à elles de conclure des partenariats public-privé, comme l’a fait l’Hôpital du Jura bernois, par exemple.

Certes, le gouvernement en place s’est montré «très collégial, mais pas très ouvert». Il n’a mis que peu de projets en consultation durant la dernière législature, regrette Fabien Fivaz: «Si je suis élu, j’aimerais être plus transparent: écouter les gens plutôt que les experts.» (M. G.)

■ Jean-Charles Legrix, UDC, ancien conseiller communal à La Chaux-de-Fonds: «Je serai collégial, comme avant»

C’est un peu comme si un perchiste ratant une barre à 5 mètres tentait de franchir la suivante à 6 mètres. Non réélu en juin 2016 au Conseil communal de La Chaux-de-Fonds, Jean-Charles Legrix (54 ans) brigue aujourd’hui le Conseil d’Etat. Une candidature surprise, mais plébiscitée au sein du parti, surtout à l’heure où son colistier Xavier Challandes a annoncé envisager de changer de parti. Le peuple aura-t-il oublié les mille péripéties de la crise qu’il avait provoquée au Conseil communal, même s’il a été blanchi de tous les chefs d’accusation? «Je suis un battant qui sait rebondir», avance-t-il. «Je serai collégial, comme avant», promet-il.

Jean-Charles Legrix déclare appartenir «plutôt» à l’aile blochérienne de l’UDC. Trois ans après le vote national sur l’immigration de masse, la section neuchâteloise a lancé une initiative pour la préférence indigène à l’emploi, intitulée «Les nôtres avant les autres». «Nous avons 6,5% de chômage et 7,2% de gens à l’aide sociale. Nous ne pouvons pas ne rien faire», explique Jean-Charles Legrix. Les adversaires de l’UDC voient dans cette démarche une attaque frontale contre la voie bilatérale avec l’UE. «Non. Nous voulons lutter contre un dumping salarial déguisé. Certaines entreprises engagent des frontaliers surqualifiés par rapport au poste offert», regrette-t-il.

Que fera le candidat UDC s’il n’accède pas au Conseil d’Etat? Un départ ou une non-réélection à l’exécutif de La Chaux-de-Fonds ne donne plus droit à une rente à vie, mais à un certain nombre de mois de salaire selon la durée du mandat accompli, soit un an pour Jean-Charles Legrix. «Je ne suis pas millionnaire. Je vais devoir chercher du travail, tout en sachant que mon étiquette de politicien est un handicap.» (M. G.)

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