GENEVE

Laurent Moutinot est-il trop consensuel pour être efficace au Conseil d'Etat genevois?

Le socialiste en charge de l'Aménagement, de l'équipement et du logement est sous le feu des critiques. Si on estime qu'il a sa place dans un contexte de collégialité, on le juge inadapté à la dureté nouvelle des affrontements politiques.

Laxisme coupable dans le feuilleton du Stade de Genève, nomination avortée de Karine Bellinazzo Spahni à la tête de l'Hospice général, réaction molle à la crise endémique du logement, incapacité de faire le ménage dans son département. Depuis quelques semaines, le conseiller d'Etat Laurent Moutinot n'est pas ménagé par les critiques. Si le monde politique lui reconnaît une certaine «brillance intellectuelle», le chef du Département de l'aménagement, de l'équipement et du logement (DAEL) est pourtant cloué au pilori pour son manque de combativité. On déplore qu'il «attende que les choses se décantent» avant d'agir.

Les déconvenues du Stade de Genève illustrent la méthode Moutinot. Voilà quelques jours, un rapport parlementaire mettait en lumière la mauvaise gestion du dossier, mais aussi les dangers d'une attitude attentiste. Convaincu que l'ouvrage était surtout un projet promu par des privés, l'élu socialiste s'est fourvoyé et l'Etat a finalement pris les rênes du projet par défaut une fois que les graves problèmes financiers sont apparus et que tout le monde a commencé à se défausser de sa responsabilité.

A ce jour, sur les dix membres du Conseil de fondation du stade, il n'en reste plus que trois: le représentant de l'Etat, celui de la ville de Lancy et celui de Jelmoli. Aussi, les députés socialiste et libéral Sami Kanaan et Ivan Slatkine s'étonnent-ils que le département rapporteur, le DAEL, n'ait pas «plus rapidement exigé une clarification de la situation soit dans le sens d'un mandat formel […], soit au contraire pour se désengager».

La nomination avortée de l'ex-directrice de l'Office cantonal du logement Karine Bellinazzo Spahni à la tête de l'Hospice général est un autre exemple du manque de diligence du magistrat. Conscient qu'un audit était en cours sur la candidate, il n'a pas su – les mauvaises langues le soupçonneront de favoritisme – mettre en garde le Conseil d'Etat contre les risques liés à cette candidature devenue problématique. Résultat: l'épisode a affaibli encore le Conseil d'Etat et terni un peu plus la réputation écornée de l'Hospice général.

Sur le front du logement, son principal dicastère, les flèches décochées en direction du ministre socialiste ne sont pas moins empoisonnées. D'autant que le canton connaît l'un des taux de vacance d'appartements (0,15%) les plus bas de son histoire et que la construction reste anémique avec seulement 1100 logements de plus par année. Un niveau clairement insuffisant pour répondre à la demande. Des questions de fond se posent: Laurent Moutinot a-t-il une politique du logement? A son arrivée au gouvernement en 1997, il n'a pas repris à son compte le plan directeur cantonal d'aménagement de son prédécesseur Philippe Joye pour lui donner une orientation politique claire. Il a alors préféré laisser la majorité parlementaire de gauche bricoler en commission dans la limite de ses moyens. Aujourd'hui, en raison de ses profondes contradictions, le plan directeur donne lieu à des luttes intestines contre-productives entre le Département de l'intérieur, soucieux du respect des normes environnementales, et le DAEL, désireux de densifier des zones à bâtir. De surcroît, Laurent Moutinot n'exploiterait pas suffisamment les options offertes par le plan directeur. L'intéressé s'en défend: «En matière d'aménagement, si on agit à la hussarde, on n'aboutit à rien.» Calme et pince-sans-rire, le socialiste use de l'autodérision pour désamorcer l'accusation de laxisme: «D'un côté, on dit que je m'appelle Vladimir Poutinot pour mon autoritarisme et de l'autre on estime que je ne tranche pas. Il faudrait savoir.»

Laurent Moutinot sait néanmoins aussi agir rapidement. Pour la construction, près de l'aéroport, de l'Hôtel Crown Plaza devisée à 45 millions, il a accordé un permis de construire en soixante jours. Il s'est aussi fortement engagé pour faire aboutir le dossier Ikea auprès de la commune de Vernier ou du Grand Conseil. Le compliment est toutefois atténué par un bémol: cela fait cinq ans que la multinationale suédoise attend de pouvoir construire à Genève. Enfin, le conseiller d'Etat socialiste vient de présenter un projet visant à supprimer le régime HLM et à créer un socle de 40 000 logements sociaux pérennes. Si bon nombre de députés saluent cette initiative, ils estiment qu'elle vient tardivement.

Pour celui qui devrait être candidat à un troisième mandat gouvernemental en automne 2005, le bilan est donc mitigé. Mais on ne peut pas accuser Laurent Moutinot de brader l'intérêt de l'Etat. C'est probablement la qualité principale qu'on lui trouve. Le respect quasi religieux que ce protestant genevois voue aux institutions de la République est tel qu'il lui confère le profil d'un magistrat presque apolitique.

Au sein du Parti socialiste, on lui reproche précisément de ne pas être assez politique. Bien que sorti premier parti cantonal lors des dernières élections fédérales, la formation à la rose s'est politiquement – c'est un paradoxe – affaiblie et a un sérieux besoin de leaders. Certains socialistes regrettent dès lors la realpolitik de l'ex-conseillère d'Etat Micheline Calmy-Rey pour qui le combat politicien était permanent.

Quand on lui dit qu'il est le clone inversé de l'ex-conseiller d'Etat en charge des Travaux publics des années 80 Christian Grobet, dont l'activisme en fit un magistrat pugnace et un peu rouleau compresseur, Laurent Moutinot ne se démonte pas: «Je n'ai pas une obligation d'avoir des adversaires, je dois assurer une politique gouvernementale.» Dans une période où les affrontements politiques sont devenus beaucoup plus rudes, certains se demandent néanmoins si le profil Moutinot est adapté à la situation. Pour un militant socialiste, la réponse est négative: «Il est parfait pour un gouvernement de consensus. Mais aujourd'hui, le consensus fout le camp…»

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