Le conducteur a-t-il perdu le contrôle de sa voiture après avoir été victime d'un malaise? Ou a-t-il délibérément fauché des passants sur le trottoir avant de défoncer la barrière de sécurité du Grand-Pont à Lausanne et de chuter en contrebas? Mardi soir, le juge d'instruction Yves Nicolet, en charge de l'enquête pénale, était incapable de le dire. Hospitalisé, le responsable de ce drame, un Lausannois marié de 37 ans, n'avait pas encore été interrogé en raison de son état de santé. Le bilan de cette course folle, qui a eu lieu peu après midi et demi, est en tout cas très lourd: trois morts et neuf blessés, dont six grièvement. «Il s'agit du pire accident qu'ait connu la ville depuis la chute d'une grue sur un bus des Transports lausannois qui avait fait huit morts en 1982», a déclaré le commandant de la police municipale, Gérald Hagenlocher, secoué par ce tragique événement.

Selon les observations récoltées et les 23 témoignages recueillis sur place par la police, l'homme, qui était seul dans son véhicule, est monté sur le trottoir, place Saint-François, juste devant la banque UBS en direction du Grand-Pont. Arrachée, la poubelle habituellement fixée aux feux de circulation qui se trouvent à l'angle de la place et de la rue du Grand-Pont atteste de l'endroit où a débuté le carnage. A au moins 50 km/h, le bolide a foncé en frôlant sur plusieurs dizaines de mètres le mur de la banque éraflé par endroits. Sur son passage, la voiture fauche 11 personnes, dont une femme avec une poussette dans laquelle se trouvait sa fillette de deux ans. Par terre, il n'y a aucune trace de freinage qui laisserait penser que le chauffeur a tenté de les éviter.

A l'endroit où commence le pont, la largeur du trottoir diminue de moitié. Sur la partie de droite, celle qui longe la banque, une barrière empêche d'aller plus loin. Dans sa course folle, la voiture a défoncé frontalement cette rambarde en fer forgé, entraînant 6 passants dans sa chute de 11,30 mètres de haut. Après avoir arraché, lors de ce plongeon, quelques branches des acacias qui bordent la rue Centrale en bas, l'avant du véhicule s'est écrasé au milieu de la chaussée. Il a alors basculé, puis a glissé sur le toit sur une dizaine de mètres, s'immobilisant à l'entrée du parking de la place Centrale. «Vu la circulation à cette heure-ci, c'est un miracle qu'il n'y ait pas eu de voiture en dessous au même moment», estime Gérald Hagenlocher.

Précipitées par la voiture dans le vide, les six personnes qui sont tombées ont été gravement touchées. Deux femmes, âgées de 34 et 40 ans, sont décédées sur le coup. Parmi elles, la mère de la fillette qui, elle, est restée sur le pont dans sa poussette. Tout de même blessée, elle a été emmenée à l'Hôpital de l'enfance par un passant. Neuf ambulances et trois médecins d'urgence ont été mobilisés. A l'arrivée des premiers secours, deux minutes après le lancement de l'alerte, le conducteur est déjà sorti de sa voiture. Hospitalisé, le juge d'instruction décidera de délivrer ou non contre lui un mandat d'arrêt, après son audition. Les autres blessés, tous âgés entre 18 et 26 ans, ont été acheminés au Centre hospitalier universitaire vaudois et à l'Hôpital de Morges. L'un d'entre eux devait décéder dans la soirée au CHUV.

Sur place, des badauds ont spontanément proposé leur aide aux secours. Mais devant l'ampleur de l'accident et la gravité des blessures, la plupart d'entre eux ont ensuite eu besoin d'un soutien psychologique. Un tel apport a aussi été fourni aux nombreux témoins du drame, choqués par ce qu'ils ont vu. Une cellule psychologique a aussi été mise en place pour les familles des victimes et pour les policiers et pompiers qui ont participé aux opérations de secours.

Durant tout l'après-midi et même durant la soirée, des milliers de Lausannois choqués se sont agglutinés sur les lieux de l'accident pour regarder et commenter les traces spectaculaires laissées par la voiture dans son incompréhensible chevauchée sur le trottoir. Sur le pont, il y a encore des bouts de pare-chocs et même un rétroviseur qui traînent. Par respect pour les victimes, les gens évitaient de marcher sur les contours des corps esquissés à la craie sur le bitume. Au nouveau badaud arrivé, chacun donnait aussi son commentaire: «Il paraît qu'il y a 6 morts»; «Il était poursuivi par la police»; «des gens ont ouvert la portière et ont sauté»: autant de versions imaginaires fermement démenties par la police lausannoise.

En revanche, une question revenait souvent dans les conversations: «Comment se fait-il que la barrière a cédé?» Directeur des travaux publics de la ville, Olivier Français, qui s'est rendu sur les lieux, a déjà demandé à ses services «de revoir les charges que peuvent supporter les barrières des ponts de la ville». «Il n'était pas prévisible qu'une voiture emprunte un trottoir et fasse une embardée sur une barrière prévue pour les piétons. Cet accident exceptionnel remet en cause les normes en vigueur.»

La police lausannoise souhaite recueillir les témoignages des personnes qui ont assisté à l'accident au 021 315 15 15.