D’accord, Singapour, la ville-Etat de 6 millions d’habitants, sort une fois encore en tête du Smart Cities Index réalisé par l’IMD de Lausanne et la Singapore University of Technology and Design. Mais ce qui frappe d’emblée dans la suite du classement, ce sont les scores des villes petites et moyennes, qui trustent huit des dix premières places. L’«intelligence» urbaine serait-elle fonction de la taille?

On retrouve dans le top 10 Oslo, Helsinki, Copenhague, Auckland et Bilbao – leurs populations respectives oscillent entre 350 000 et 1,6 million d’habitants – et trois villes suisses: Zurich, Genève et Lausanne, qui, avec son 5e rang, est pour la première fois prise en compte dans ce classement. L’une des chevilles ouvrières du rapport, Bruno Lanvin, le président de l’Observatoire des smart cities de l’IMD, en tire une première leçon: «Des villes qui ne se sont pas d’emblée imposées à nous – parce qu’elles ne sont pas les plus importantes du pays ou parce qu’elles ne se distinguent pas par un leadership technologique évident – peuvent se révéler les plus «smart» au final.» Nous y reviendrons.

 

Mégapoles à la traîne

Mais où sont les mégapoles, ces creusets de nos civilisations? Elles partent avec plusieurs handicaps liés à leur taille, justement: la pollution, l’insécurité, les problèmes sociaux, la cherté de la vie… Aucune grande ville américaine, par exemple, ne fait la course en tête – New York pointe en 12e position, mais San Francisco n’atteint que le 60e rang en compagnie de Shanghai. Quant à Osaka et Tokyo, elles se traînent dans le dernier tiers du classement avec Hanoï et Delhi.

Ce qui nous amène à la méthodologie et la finalité de ce Smart Cities Index. «J’ai longtemps hésité à contribuer à un nouveau ranking des smart cities, admet Bruno Lanvin, notamment parce qu’il en existait déjà une bonne trentaine. Mais comme la plupart étaient axés exclusivement sur la technologie, nous avons vu l’utilité d’un indice holistique et centré sur l’être humain. Au final, les technologies ne sont qu’un moyen.»

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Le classement de l’IMD repose d’abord sur la perception de la population et donc sur un sondage effectué auprès de plus de 15 000 personnes dans le monde. D’ailleurs, l’idée n’est pas de distribuer les bonnes et les mauvaises notes, poursuit Bruno Lanvin, mais plutôt d’offrir aux décideurs un outil pour rendre leur ville plus attirante et agréable…» Autant dire qu’il n’y a pas qu’une seule et unique définition de l’«intelligence». Les solutions diffèrent de pays à pays, selon qu’ils sont industrialisés ou émergents, c’est évident. Dans les études de cas qui accompagnent le classement, réunies dans un livre à paraître, les chercheurs de l’IMD étudient par exemple celui de Kigali, la capitale du Rwanda, dont les ressources en technologies sont limitées, mais qui se distingue par son esprit d’innovation en matière de gestion urbaine.

Bilbao en exemple

Lancé par IBM dans les années 1980, repris par les GAFAM, le concept de smart cities a largement été utilisé comme argument marketing. Un terme galvaudé, mais qui reste «puissant», selon Bruno Lanvin. A condition d’être redéfini. Et de prendre Bilbao (10e) comme exemple. Voilà une ville qui s’est métamorphosée en moins de vingt ans. Autrefois industrielle et polluée, elle s’est réinventée au plan économique – notamment grâce à sa diaspora –, elle a misé sur son patrimoine culturel et commandé un musée à l’architecte star Frank Gehry. Sans oublier la gastronomie: le Pays basque compte un nombre record de chefs étoilés. Un branding imparable. Et un niveau de vie très supérieur à la moyenne espagnole. La preuve: Bilbao laisse Madrid (34e) et Barcelone (58e) loin derrière. «Smart» en grande partie grâce à la culture.

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Zurich, Lausanne et Genève se distinguent, elles aussi, par leur offre culturelle, la qualité des services de santé, la sécurité garantie à ses citoyens, un système éducatif accessible et de bonnes universités. «En comparaison mondiale, les trois villes suisses sont excellemment placées», observe Bruno Lanvin. Ce qui fait la différence entre Lausanne et Genève? Dans les perceptions des personnes interrogées, c’est une offre de formation supérieure plus importante dans la capitale vaudoise et un meilleur accès à des emplois considérés comme désirables. En revanche, même insatisfaction en matière de gestion du trafic et de logement, comme le mettait déjà en évidence le sondage M.I.S Trend sur les villes suisses, publié lors du Forum des 100 (lire Le Temps du 14 octobre).

Le covid aura aussi testé les capacités de résilience des villes – ce qui explique la position de Taipei (4e), la capitale taïwanaise, un modèle dans la gestion de la pandémie. Notamment grâce à une bonne utilisation des technologies numériques qui, dans d’autres contrées, provoque la crainte d’une surveillance généralisée. Mais cette agilité des villes en matière sanitaire laissera des traces, en particulier face au défi climatique. «J’entendais l’autre jour le premier ministre britannique Boris Johnson qui anticipe une COP26 sans beaucoup de résultats, commente Bruno Lanvin. J’ai tendance à dire: et alors? De toute façon, pour le climat comme pour la pandémie, ce sont les villes qui passent à l’action et qui font la différence.»


Retrouvez tous les détails du classement, les 118 profils des villes, ainsi que la méthodologie complète dans les 132 pages du rapport Smart Cities Index 2021.