La machine socialiste dans la capitale vaudoise est l’une des mieux huilées du pays. Au point qu’il faut remonter 31 années pour voir à Lausanne un syndic de droite, le radical Paul-René Martin, cela avec tout de même une parenthèse verte marquante, presque quatorze ans de syndicature de Daniel Brélaz entre 2002 et 2016. Une pérennité obtenue notamment par une alliance devenue imbattable: l’exécutif actuel est à 6 contre 1. On y compte trois socialistes, deux écologistes et un petit wagon POP aimanté à son poste par les locomotives roses-vertes. En face, un PLR souvent isolé.

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Mais cette année, encore tout à la joie d’élections fédérales qui les ont vus beaucoup progresser, les Verts ont décidé de casser cette alliance et de partir seuls avec trois candidats au premier tour des prochaines élections municipales prévues en mars prochain. L’idée est évidemment pour eux de gagner un troisième siège, reste à savoir au détriment de qui, et de revendiquer peut-être la syndicature. C’est un pari qui comporte des risques. Analyse parti par parti.

La sérénité du PS

Les socialistes lausannois semblent difficiles à bouger, comme on le dirait d’un champion sur le ring. Certains imaginent même le syndic Grégoire Junod et la responsable des finances Florence Germond passer dès le premier tour. Cela demeure peu probable mais traduit une confiance et surtout une vraie capacité à tirer la liste et la troisième candidate: Emilie Moeschler, appelée à remplacer Oscar Tosato, qui ne se représente pas.

«Nos deux candidats sortants sont reconnus, même par leurs adversaires, se félicite Denis Corboz, président du PS lausannois. Grégoire Junod a acquis le statut de patron. Il sait gérer les problèmes, que ce soit le deal dans l’espace public ou la crise des petits commerces. Florence Germond est une femme forte et sérieuse. Tous deux ont des dicastères qui leur ont permis d’exister, ils ont chacun dix ans d’expérience à la municipalité, un bilan sur lequel on peut capitaliser: dans ces élections, ce sont nos locomotives. Emilie Moeschler s’intégrera parfaitement dans ce trio, par sa complémentarité. C’est une femme politique expérimentée, avec un grand réseau associatif, elle a un caractère solaire et une réelle fibre sociale.»

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Résultat: il sera difficile d’empêcher le PS de finir aux deux, voire aux trois premières places dès le premier tour. «Le fait que les Verts ont rompu l’alliance complexifie la campagne», avance Denis Corboz. Preuve en est l’attaque sur les réseaux sociaux du groupe des Verts lausannois envers le PS en apprenant que ces derniers avaient utilisé le mot écologie dans leur programme. «L’alliance avec le POP s’articule autour de neuf propositions fermes dont trois volets écologiques. L’écologie est une priorité et non un élément secondaire!»

Le défi des Verts

Natacha Litzistorf est candidate sortante, et ce sera la seule des deux représentants écologistes actuels à se représenter. Et c’est aussi le talon d’Achille de la stratégie de rupture des Verts: car celle qui dirige le dicastère logement, environnement et architecture n’apparaît, après une seule législature, guère en position de tirer bien haut au premier tour ses deux acolytes, Xavier Company et Daniel Dubas. Les Verts comptent donc sur la suite de la vague verte, et peu sur la personnalité des candidats: c’est une logique qui est plus difficile à tenir sur un scrutin local.

«Décider de partir à trois, et viser un siège supplémentaire, c’est un pari, s’enthousiasme Benjamin Rudaz, coprésident des Verts. Nous avons clairement pris de l’assurance durant cette législature, et l’électrochoc a eu lieu lors des élections fédérales de l’automne dernier. Le score lausannois nous a bluffés: en cumulant les voix pour les Verts et les Jeunes Verts, nous avons fini en première position, devant le PS. Il y a un moment à saisir, des dossiers dont nous devons nous emparer.»Mais la vague verte de l’année passée est menacée par la pandémie.

«Il y a un risque que le climat soit moins favorable pour débattre de l’environnement, sans mauvais jeu de mots, acquiesce Benjamin Rudaz. Mais nous tirons beaucoup de parallèles entre le covid et la crise climatique. Il y a des comportements individuels à changer, la mise en commun de nos forces et la levée de leviers de l’Etat qu’il faut renforcer.» Quant au climat de la campagne, il y a de la part des anciens alliés socialistes, individuellement, «parfois de la vexation, parfois du respect». «Certains pensent que l’on a cassé une entente qui fonctionnait bien. C’est une situation nouvelle pour tout le monde, mais je suis certain que, après la campagne que nous menons chacun de notre côté, nous saurons nous retrouver et travailler ensemble.»

Le nid douillet du POP

David Payot, municipal venu de l’extrême gauche, n’a été élu en 2016 que parce qu’il était sixième sur la liste de l’alliance de gauche, passée en tête. Cinq ans plus tard, il espère être réélu dans les mêmes circonstances: tiré par les trois socialistes auxquels il reste allié au premier tour. Ce nid douillet a très bien fonctionné la dernière fois, mais on ne peut pas dire que les Lausannois aient beaucoup vu David Payot depuis lors. Ensemble à gauche (SolidaritéS et indépendants) propose carrément quatre candidats pour une «alternative à la gauche du PS et des Verts». 

L’attentisme gourmand du PLR

Même s’il était forcément isolé, Pierre-Antoine Hildbrand, habile négociateur, a connu un destin inverse de celui du municipal POP: on l’a beaucoup vu, et cela sur les dossiers difficiles de la police et l’économie lausannoise. C’est ce qui donne de l’appétit au PLR, qui voit dans la bonne image de son candidat une bonne occasion d’espérer reconquérir un second siège, destiné à l’avocate Florence Bettschart-Narbel, qui se présente dans un esprit conquérant, tablant aussi sur une certaine usure du pouvoir à gauche.

Alors, 6-1 ou 5-2?

Le plus probable est de voir trois candidats PS reconduits. Et en tout cas deux Verts. C’est donc pour les deux derniers sièges qu’il y a aura bataille. Soit le PLR ramasse la mise de la rupture rose-verte et emporte les deux, soit il devrait au moins conserver celui de Pierre-Antoine Hildbrand. Et pour le dernier, le POP parviendra peut-être à s’en sortir en demeurant dans le sillage socialiste, ou les Verts lui prendront son siège, ce qui ne changera pas l’équilibre, si l’on peut dire, gauche-droite.