Comment Lausanne traque les fraudeurs aux déchets

La Ville renforce la surveillance de la propreté dans plusieurs quartiers

Depuis le 11 août, un agent de sécurité privé sillonne les rues et guette les dépôts de déchets illégaux

Le tas s’est formé en quelques instants, lorsque le gardien avait le dos tourné, au pied des immeubles du quartier des Boveresses, à Lausanne. «Je suis passé il y a deux heures, il n’y avait rien», affirme l’agent de sécurité. Et soudain, comme par génération spontanée, est apparu un fatras d’objets: chaises trouées, sommier, matelas, grill, robot ménager, caisse de rangement en plastique. Epaves du quotidien, jetées au bord du trottoir. Une ligne de plus sur le rapport que l’agent transmettra au Service d’assainissement de la Ville.

Pour tenter d’endiguer la multiplication des déchetteries sauvages sur les trottoirs, les autorités lausannoises ont décidé de renforcer leur présence dans les «zones sensibles». Elles ont engagé, depuis le 11 août, un agent de sécurité privé, chargé de surveiller la propreté des rues en soirée et durant les week-ends.

Ce mercredi en fin d’après-midi, le nouveau gardien a commencé sa ronde dans le quartier de Chailly-Village, avant de sillonner celui des Diablerets, de la Sallaz et de Béthusy. Un début de soirée plutôt calme: il n’a relevé que quelques sacs-poubelle hors la loi laissés au bord de la route. Il n’y touche pas, mais les signale à l’aide d’un autocollant rouge annonçant une «procédure». Plus tard, des employés de la Ville se saisiront des sacs pour les autopsier. «On finit toujours par trouver les responsables, à l’aide d’un morceau d’enveloppe, d’un bulletin de versement ou d’un emballage de médicament. Et si le matériel de preuve est déchiré, on recompose le puzzle», affirme Pierre-André Monnat, responsable qualité et surveillance de la propreté à Lausanne, qui accompagne ce soir-là l’agent de sécurité. Un travail de surveillance comme un autre, pour le jeune employé de Protectas, d’ordinaire posté dans les centres commerciaux. Pour Pierre-André Monnat en revanche, veiller à l’application du réglement communal en matière de gestion des déchets relève d’une mission de haute lutte.

Durant son service, habituellement de jour, l’homme ne sort pas sans un exemplaire dudit règlement glissé dans sa poche. «Nous avons prêté serment. Nous devons faire notre travail avec le plus de conscience possible et rappeler aux citoyens leurs responsabilités. Nous le faisons aussi pour les 99% de la population qui respectent les règles», dit-il. Lorsqu’ils tombent sur un sac non conforme, les surveillants de la propreté n’hésitent pas à mener une enquête de proximité auprès des voisins, des propriétaires, des concierges ou des promeneurs.

La Ville consacre déjà six postes (trois équivalents plein-temps) pour la surveillance des déchets, pour un coût de 350 000 francs par an. Malgré cela, depuis l’introduction des sacs-poubelle taxés en janvier 2013, Lausanne constate une augmentation des fraudes.

Au cours des huit premiers mois de 2014, le Service de l’assainissement de la Ville a dénoncé 140 infractions au tri auprès de la Commission de police et émis 112 avertissements. Un déchet déposé dans la rue hors des heures de tri ou dans un sac non homologué peut valoir une dénonciation et jusqu’à 400 francs d’amende à son propriétaire, auxquels s’ajoutent 200 francs de frais administratifs. En cas de récidive, le montant de l’infraction peut s’élever à 800 francs. Les déchetteries fixes sont régulièrement visitées par des chercheurs de cuivre, d’appareils électroménagers ou de tout autre objet possédant encore de la valeur. Quant aux 1300 poubelles de Lausanne, elles débordent de petits sacs en plastique, glissés par des habitants soucieux d’alléger leurs sacs à ordures et leurs dépenses par la même occasion.

«Les fraudeurs sont autant des femmes que des hommes, de tous les âges et de tous les quartiers de la ville. Nous ne parvenons pas à identifier où et quand ils agissent, le seul moyen d’éradiquer ces comportements est d’être présent», affirme Pierre-André Monnat.

A côté des containers pour les sacs de tous les jours, les déchetteries mobiles, installées une fois par mois entre 15h et 20h dans 28 quartiers de la ville, absorbent aluminium, ampoules, batteries, jouets ou bouteilles en PET. Trop occupés, ne connaissant pas les horaires et les lieux de tri par type de déchets ou las de les consulter, certains décident de se délester au bas de leur immeuble, souvent la veille de la venue de la déchetterie mobile. Le lendemain matin, ces tas illégitimes auront disparu, engloutis par un camion de la voirie, avant même que s’installe le système officiel de tri.

Aux Boveresses, le ballet continue. Une habitante du quartier s’approche, un sac rempli de bouteilles en PET au bras. «Ce n’est pas l’heure, Madame, l’arrête le gardien. Revenez demain entre 15h et 20h.» La passante s’éloigne en fulminant: «Ils font chier dans cette commune, il n’y a même plus de containers pour le PET. La prochaine fois, je vais poser mes sacs devant le bureau de Brélaz!»

Peu après, une femme en voiture opère un demi-tour, prête à décharger un coffre plein. L’agent s’approche pour l’en empêcher. «Comment, je ne peux pas? J’ai vu le tas, j’ai décidé de venir. Je ne suis pas du quartier, je suis de Belmont, je viens offrir des jouets aux enfants! Et les gens qui travaillent, ils font comment? Il faut vous adapter!» La femme repart d’un coup d’accélérateur sec, le coffre toujours plein. L’agent relève son numéro de plaque. Il lui réserve un avertissement.

En l’espace de deux heures, ce soir-là, le gardien répertorie six tentatives de dépôt de déchets. Deux frères venus se débarrasser d’une machine à laver en fin de vie. Un père et son fils portant une table basse brisée. Un homme, une étagère sur le dos. «Nous ne pouvons pas laisser les dérives s’installer et prendre de l’ampleur. Le déchet appelle le déchet. La propreté appelle la propreté. La ville nous rend ce qu’on lui donne», gronde Pierre-André Monnat.

Un garçon sur un scooter s’arrête devant le surveillant de la propreté, lève son casque. Ses amis l’attendent à quelques pas en fumant dans la nuit:

– Excusez-moi, vous surveillez les poubelles?

– Ce n’est pas tout à fait cela, jeune homme! On s’assure que les gens ne transforment pas le quartier en poubelle.

– Mais à part les poubelles, vous ne surveillez rien d’autre?

– Non.

– D’accord, merci!

Et il s’en va sur un clin d’œil.

«Nous ne pouvons pas laisser les dérives s’installer et prendrede l’ampleur. Le déchet appelle le déchet»

«Il n’y a même plus de containers pour le PET. La prochaine fois, je vais poser mes sacs devant le bureau de Brélaz!»