Le Temps: Plutôt que de temporiser, vous avez demandé au Conseil administratif de congédier Ninian Hubert van Blyenburgh. Pourquoi en être arrivé à cette extrémité?

Patrice Mugny: Nous ne sommes pas naïfs. Nous savions que cette affaire serait exploitée à l'approche des élections. A l'origine, nous étions 100% favorables aux conceptions de Ninian Hubert van Blyenburgh, basées sur des approches thématiques. Nous étions conscients des difficultés auxquelles il allait être confronté: juste après l'échec du projet de la place Sturm, il incarnait un changement de génération à la tête de l'institution, et nous savions que le personnel devrait sortir de son cocon pour adhérer à son projet. Ces difficultés se sont vite concrétisées. Ninian Hubert voulait un nouveau musée avec du personnel tout neuf. Peu à peu, il a fallu lui expliquer que, quelle que soit la valeur de sa démarche, il n'était pas possible de licencier 30 personnes, même si certaines d'entre elles pratiquaient une ethnographie classique, avec des chapelles marquées par des pratiques territoriales. Nous avons alors fait appel à un ancien haut fonctionnaire socialiste du canton, Albert Rodrik, pour dresser un état des lieux et des tensions.

– Boris Drahusak: Nous avons aussi dû demander à Ninian Hubert de ne pas dénigrer publiquement son équipe. Mais rien n'y a fait. Lorsqu'une délégation du personnel est venue nous exprimer ses problèmes relationnels, en février, et après avoir entendu aussi bien les éléments favorables à Ninian Hubert et l'avoir auditionné, nous avons considéré devoir trancher. Les ressources humaines ont appuyé à 100% notre décision de le suspendre.

– Pourquoi n'avoir pas attendu la mise en place de la structure de coaching, qui était imminente?

- B. D.: M. Hubert n'y croyait pas. Il nous disait ne pas avoir besoin d'un coach mais d'une infirmière. Pour Ninian Hubert, l'idéal aurait été d'assumer la direction scientifique, la gestion du personnel étant reportée sur un directeur administratif.

- P. M.: Ninian Hubert est un bon explorateur à la tête d'une petite équipe qui prospecte de nouveaux terrains. C'est un créatif. Mais de mon point de vue, un directeur d'institution doit aussi assumer des choses rébarbatives telles que la gestion du personnel.

– La délégation du personnel n'a pas exigé la tête du directeur. Alors encore une fois: pourquoi pas une solution plus douce?

- P. M.: On aurait pu déplacer Ninian Hubert. Mais chez moi, il n'y pas de placards dorés. Il faut savoir que, selon le règlement sur le statut du personnel de la Ville, on peut déplacer une personne mais son traitement doit en général rester le même. Un bon nombre de magistrats municipaux et cantonaux dont le principe est de ne pas faire de vagues recourent régulièrement à ce procédé. A terme, ces déplacements de cadres déstabilisent la majorité des employés qui travaillent bien. Et après on s'étonnera que nos prestations fonctionnent mal, voire ne fonctionnent plus correctement.

L'autorité-patron doit pouvoir renvoyer quelqu'un lorsque l'inadéquation avec son poste est démontrée. Nous avons défendu cette position devant le Tribunal administratif pour quatre cas, que nous avons gagnés. Je pense être le seul magistrat de la Ville à ne pas avoir connaissance de personnes qui dysfonctionnent gravement dans son département. Dans le cas de Ninian Hubert, j'affirme que le retrait du Musée d'ethno de M. Hubert est le meilleur choix.

– Ce n'est pas l'avis des autres conseillers administratifs. Ne vous ont-ils pas mis sous tutelle en se réservant la décision finale?

- P. M.: Si cela vous fait plaisir, vous pouvez traduire les choses ainsi. Mais contrairement à ce qui a été dit, les dispositions du règlement de la Ville pour le licenciement d'un collaborateur ont été respectées. Mes collègues auraient pu demander une enquête administrative, ce que l'on fait dans la plupart des cas. Là, pour ne pas faire traîner les choses pendant des mois, ils ont décidé de s'en occuper en auditionnant eux-mêmes les personnes concernées.

– Vos collègues ne vous ont-ils pas reproché une information tardive?

- P. M.: Je le concède, j'aurais pu les informer une semaine plus tôt. Par ailleurs, j'avais décidé de ne pas déclencher les hostilités publiquement. Je savais que l'on m'aurait accusé de dénigrer Ninian Hubert. Je n'ai réagi que lorsque d'autres ont rendu publique la situation. Maintenant, j'ai l'air du méchant, mais ce n'est pas moi qui ai ameuté la presse.

– L'«affaire Hubert» ne compromet-elle pas l'avenir du Musée d'ethno, et plus encore le projet d'un nouveau musée?

- P. M.: Je préfère affronter le problème maintenant plutôt que dans une année. Nous nous donnons ainsi le temps de trouver un directeur, de façon qu'il soit en place lorsque le Grand Conseil et le Conseil municipal débattront du projet de musée dans les mois à venir. Si j'avais été cynique, j'aurais laissé courir. Et on se serait retrouvé avec une grève, ou au moins avec des collaborateurs qui ne veulent plus travailler. Savez-vous combien de journées-maladie sont déclarées par les employés de la Ville en une année? Plus de 40 000 en 2003! Et d'après les décomptes en cours, elles ont très fortement progressé en 2004. Au-delà des cas de maladie dans la moyenne, cela démontre qu'il y a trop de gens qui souffrent au sein de l'administration.

– Comment ferez-vous avancer vos projets pour le Musée d'ethno?

- P. M.: Le grand enjeu de l'année qui vient sera d'obtenir une confortable majorité au Grand Conseil et au Conseil municipal pour le projet de construction du futur musée. Sans cette double décision nette, le référendum est programmé, et son succès aussi. Pour donner un maximum de chances à ce projet, on a examiné pendant des mois et des mois ce que l'on veut démolir ou conserver. Et désormais, nous pouvons vous l'annoncer en primeur, la résolution de notre comité Ville-Etat-communes à la base du projet est prête. Nous proposerons le maintien du bâtiment ancien, mais avec la construction d'un nouvel édifice qui intègre le précédent. Nous avons bichonné notre projet, évalué le coût (60 millions) en fonction des activités que nous voulons y installer.

– La polémique ouverte autour de Ninian Hubert ne risque-t-elle pas d'exacerber les tensions au sein de l'exécutif de la Ville?

- P. M.: N'exagérons pas les travers du Conseil administratif. Pour le travail budgétaire et la définition des grandes options, comme le Musée d'ethno, on débat bien sûr, mais ça marche. Les problèmes interviennent dans la gestion courante. Pourquoi ne faites-vous pas une enquête sur les placards dorés multiples dans les collectivités publiques genevoises? Ce ne sont pas les statuts qui protègent les fonctionnaires improductifs, mais une culture, la peur de subir des polémiques comme j'en subis maintenant. Tant de la part des chefs de service, des directeurs que des magistrats. Croyez-vous que l'affaire du Musée d'ethno encouragera d'autres magistrats municipaux et cantonaux à écarter des fonctionnaires qui dysfonctionnent?