Genève

L’autre Pierre-Yves Maillard: Sandrine Salerno

Pragmatique, interlocutrice crédible 
sur l’épineuse réforme de l’imposition 
des entreprises, la socialiste revient 
sur le devant de la scène politique 
et médiatique

Et si ce portrait débutait par la fin? Non, Sandrine Salerno dit ne pas convoiter un fauteuil à l’exécutif cantonal genevois dont les sièges seront à nouveau redistribués en 2018. «Franchement, aujourd’hui, si au PS, on ouvrait les candidatures pour le Conseil d’Etat, je ne déposerais pas la mienne», répond la cheffe des Finances de la Ville de Genève. Alors que les stratégies s’affinent déjà, que les appétits s’aiguisent – il suffit de tendre l’oreille aux mélopées tantôt sirupeuses, tantôt cruelles que les prétendants susurrent à l’oreille respective de leur électorat et de leurs ennemis pour s’en convaincre –, la posture de «sauveur» qu’adopte la magistrate municipale vis-à-vis de la troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE III) laisse pourtant supposer que la socialiste avance déjà ses pions. Là encore, elle réfute: «Si je voulais un dossier politique qui soit une plateforme électorale pour 2018, ce ne serait sûrement pas celui-là.»

Réforme fiscale

C’est pourtant le contraste entre la relative discrétion affichée ces dernières années par la conseillère administrative et la récente multiplication de ses prises de paroles, proposant un taux unique d’imposition des bénéfices à 15%, qui a réveillé les suspicions. Ne dit-on pas d’ailleurs, en politique, qu’il n’y a jamais de hasard de calendrier? Il faudra vraisemblablement se résigner à tordre le cou à l’adage. D’abord, parce que la responsable des Finances de la municipalité s’égosille à intervalles réguliers depuis deux ans de l’absence de négociations avec le Conseil d’Etat sur les modalités de mise en œuvre de cette réforme fiscale majeure pour le canton et plusieurs de ses communes. Ensuite, parce que le département qu’elle occupe depuis 9 ans fait d’elle une interlocutrice crédible dans ce dossier. Enfin, parce que le coût d’un abaissement de l’imposition pour les sociétés ordinaires, aujourd’hui taxées à 24,2%, pourrait lui faire perdre entre 50 et 60 millions de francs chaque année.

Quant à la discrétion médiatique, plusieurs éléments concourent à l’expliquer. En 2013, l’édile essuie un échec amer lors des élections cantonales où les portes du Conseil d’Etat se sont refermées abruptement devant les pieds de la candidate. En terminant au premier tour derrière ses deux colistiers Anne Emery-Torracinta et Thierry Apothéloz, Sandrine Salerno n’a pas eu d’autre choix que de s’effacer face au second. Le prix à payer de sa personnalité politique. Une magistrate de combat qu’elle mène avec ténacité ou obstination – on pense à sa volonté de fixer un salaire horaire minimum de 25 francs pour les nettoyeurs externes de la municipalité qui a échoué devant le Tribunal fédéral face au patronat; la meilleure ennemie de la droite pour son envie de questionner le développement économique trop rapide du canton et la politique d’accueil des multinationales, génératrice de désagréments; enfin, une personnalité clivante, même à l’interne de son propre parti. «Mes convictions sont identiques. Seule la manière dont je les exprime désormais a peut-être changé, avance l’intéressée pour expliquer ce retrait du devant de la scène. Neuf années d’exercice de cette fonction m’ont donné une certaine maturité.» Certes, la magistrate reconnaît que le pragmatisme l’a probablement emporté sur l’idéologie, «mais les gens se sont également habitués à mon discours», s’empresse d’ajouter Sandrine Salerno. «J’ai un point de vue clair sur les enjeux. La plupart du temps, je sais où et comment y arriver. Cette volonté-là est toujours la même. Je peux comprendre qu’au début, ce côté «bulldozer» pouvait effrayer.»

Effrayante, elle ne l’est plus, à en croire ses adversaires qui lui reconnaissent le mérite d’avoir une ligne politique claire et des compétences bien réelles, non sans conspuer l’idéologie à laquelle elle les affecte. Et sur RIE III, les éloges sont parfois encore plus laudatifs. «Elle est l’une des rares personnes à comprendre véritablement les enjeux de cette réforme et à amener des propositions concrètes pour entamer des négociations», admet un membre important du patronat genevois, qui n’a pas goûté apparemment la stratégie du Conseil d’Etat: celle d’attendre que le paquet de la réforme ne ressorte des Chambres fédérales avant de concocter son propre projet. Aussi convaincue de la nécessité d’un taux unique d’imposition des bénéfices qu’elle soit, Sandrine Salerno soutient pourtant un éventuel référendum que lanceraient son parti national ou l’Union syndicale suisse. «Aujourd’hui, le paquet tel que proposé par le Conseil national est trop lourd financièrement, notamment pour notre canton.» Quitte à faire échouer la réforme? «Oui. Le parlement devra alors la retravailler.»

Et après?

D’ici à 2019, date à laquelle la mise en œuvre de la réforme pourrait débuter, Sandrine Salerno sera à la fin de son mandat de conseillère administrative et ne sera pas conseillère d’Etat, à en croire ses propos. Et à la question de savoir ce qu’elle compte faire de sa vie, cette mère de deux enfants marque une pause et reprend sa respiration avant de répondre: «J’ai le temps d’y réfléchir. J’ai toujours travaillé avant mon entrée en fonction en 2007, je travaillerais après la fin de mon mandat.» Et pourquoi diable le Conseil d’Etat ne l’intéresserait-il pas? «Parce qu’il n’y a pas de suite logique en politique, rétorque la socialiste. Parce que je pense que le premier enjeu de la gauche et du PS n’est pas de savoir qui ira à l’exécutif. La vraie victoire n’est pas de savoir si les socialistes auront un ou deux conseillers d’Etat mais d’élargir l’électorat du PS et d’obtenir une majorité de gauche au Grand Conseil.»

En réalité, le chemin vers le gouvernement genevois apparaît comme un parcours à forte déclivité pour la magistrate, si d’aventure elle décidait de briguer un siège à la tour Baudet. D’abord, le PS dénombre déjà une conseillère d’Etat en la personne de la ministre de l’Instruction publique Anne Emery-Torracinta. Il faudrait aussi que la magistrate des Finances passe devant Thierry Apothéloz, maire de Vernier et président de l’Association des communes genevoises, un profil moins «abrupt» que le sien. Pas certain que Sandrine Salerno, 45 ans, soit prête à troquer ses convictions contre la rondeur électorale.

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