Figurant à part entière de la Fête des Vignerons de Vevey, l'hélicoptère-sulfateur y a vécu l'an passé sa consécration, mais il y a aussi endossé le rôle d'un nuisible, combattu par les vignerons-guerriers. Ambivalence prémonitoire? En Lavaux, alors que l'engin effectue ses derniers passages de l'été au-dessus de ceps qui promettent une goutte exceptionnelle, son usage systématique pour prévenir le mildiou et l'oïdium est fortement remis en question. Sans nier le gain de temps et d'efforts qu'il permet, les contestataires relèvent que ces qualités sont de moins en moins déterminantes dans une culture qui a profondément changé en vingt ans: au bord du Léman, les premiers essais aériens datent de 1978.

Actuellement, entre Chardonne et Lutry, ce sont quelque 340 hectares sur 800 qui sont traités du ciel six fois par an entre fin mai et mi-août. Lundi matin, c'est à Villette, sur 45 hectares appartenant à plus de 70 vignerons regroupés dans le comité Hélicovillette, que l'appareil était au travail pour son dernier passage de l'année. Depuis dix ans que se font ces traitements, la manœuvre est rodée. L'hélicoptère a sa place d'envol en contrebas du restoroute de Villette. Il y revient toutes les dix à douze minutes remplir sa citerne avec 600 litres d'un mélange préparé sur place, et composé lundi exclusivement d'eau, de cuivre, et de soufre.

Président du comité des vignerons, Nicolas Pittet est à la radio, face aux cartes de la zone, en contact avec une équipe qui surveille la bonne application du produit, et signale les éventuelles «retouches» à faire. Le terrain est entièrement balisé, et le pilote suit ces repères. Les maisons ne doivent pas être approchées à moins de cinquante mètres, les cours d'eau, forêts et autres biotopes doivent êtres évités. Quant aux obstacles dangereux, comme les lignes électriques, ils sont signalés par des rangées de fanions: «Une difficulté qui se résorbe, note Nicolas Pittet, puisque la tendance est à l'enterrement des fils.» En l'air, ça déménage. Il est impressionnant d'accompagner Serge Délétroz au-dessus des vignes. L'hélicoptère évolue à moins de trois mètres de hauteur, sautant les obstacles, et virant au ras des arbres. «Il faut être à la fois rapide et précis, explique le pilote. L'installation débite 120 litres à la minute alors que le produit est dosé pour être déversé à raison de 100 litres à l'hectare.» En deux heures, les 45 hectares sont traités. «Avec des pulvérisateurs, deux hommes ne font que 3 hectares en un jour», rappelle Nicolas Pittet. Autre avantage largement vanté au sein des syndicats de sulfatage, l'uniformité d'application d'un produit strictement dosé et contrôlé: «C'est la fin des mélanges empiriques et surdosés que faisaient certains vignerons. Ce qui vient du ciel est aujourd'hui dans une classe de toxicité inférieure à celle du sel de cuisine.»

Traitement onéreux

Malgré tout, le président d'Hélicovillette admet que les surfaces confiées aux bons soins de l'hélicoptère «diminuent plutôt qu'elles n'augmentent». Pour lui, ceux qui renoncent le font à cause du coût du traitement, de l'ordre de 1100 francs à l'hectare (soit 6600 francs par an), qui n'évite de surcroît pas tout sulfatage manuel puisque la pulvérisation s'arrête au feuillage et ne protège pas les grappes. La tendance à mettre les lignes de ceps perpendiculairement à la pente permet également l'usage de micro-chenillettes, qui relativisent d'autant les avantages de l'hélico: «Mais il y en a qui y reviennent», insiste Nicolas Pittet. Ingénieur à l'Office cantonal de la viticulture, Denis Jotterrand se montre de son côté prudent face au sulfatage venu du ciel: «Les vignerons s'en passent chaque fois qu'ils le peuvent», constate-t-il, en notant que l'argument du produit parfaitement dosé est en perte de vitesse: «Ceux qui traitent sans formation sont de toute manière de plus en plus rares.»

D'autres vignerons sont catégoriques. A Epesses, Blaise Duboux annonce qu'il quittera son propre syndicat de sulfatage aérien: «Lorsque le travail manuel était intense, l'hélico a apporté un soulagement bienvenu, mais la culture change. On ne met plus 10 000 pieds à l'hectare, mais 8000 à 9000, ce qui laisse de la place pour les petites machines qui existent aujourd'hui. Surtout, on ne peut plus se permettre des traitements appliqués juste avant la pluie, comme cela a été plus d'une fois le cas cet été, parce que les plannings étaient faits et qu'il n'était plus question de déplacer l'hélicoptère. Les produits modernes réclament une application optimale et pointue.» Poursuivre le sulfatage aérien sur une grande échelle relève à son sens davantage de la défense d'un acquis que d'une stricte analyse de performance. Visiblement, le débat ne fait que commencer dans les milieux professionnels, mais le sulfatage aérien n'a plus l'aura de modernité qui était la sienne. Il serait plutôt ringard.