L’avenir de la défense aérienne est… au sol

Armement L’armée prévoit de renouveler le dispositif de défense sol-air d’ici à 2025

Estimé à 1 milliard, le projet pourrait profiter du refus du Gripen

Vous avez aimé le Gripen? Vous allez adorer Bodluv 2020, le programme de renouvellement du dispositif suisse de défense antiaérienne sol-air, dont les premiers tests sont prévus pour 2015. Un projet dans lequel les forces aériennes placent de grands espoirs, après le non du peuple à l’acquisition de l’avion de combat suédois.

Inscrit au Plan général du développement des forces armées et actuellement en phase de pré-évaluation, le programme Bodluv 2020 (pour Bodengestützte Luftverteidigung, défense aérienne sol-air) prévoit le remplacement complet, à l’horizon 2025, des solutions actuelles de défense sol-air.

Aujourd’hui, la défense contre avions helvétique (DCA) repose sur trois systèmes: 32 canons antiaériens de 35 mm, 96 unités de tir de missiles Stinger mobiles et 40 unités de tir de missiles Rapier. Triple problème: ces solutions sont toutes en voie d’obsolescence, elles sont inefficaces contre les missiles et autres obus d’artillerie et leur portée est trop limitée. Au-delà de 3000 mètres d’altitude et de 7 kilomètres de distance, même les missiles Rapier – qui sont ceux qui ont la plus longue portée – sont inoffensifs.

Si aucune solution technique n’a encore été retenue – la pré-évaluation des systèmes disponibles sur le marché a été confiée à armasuisse, le centre de compétences de la Confédération pour l’acquisition de systèmes d’armement – le programme Bodluv 2020 doit doter l’armée de dispositifs de courte et de longue portée, efficaces jusqu’à 20 000 mètres d’altitude et 30 à 50 km de portée. Le tout devra également fonctionner en réseau, là où les systèmes actuels sont, dans leur conception, indépendants les uns des autres, souligne une source militaire.

Le calendrier prévu par le programme prévoit d’arrêter une liste de fournisseurs potentiels à l’automne 2014, pour une première phase d’essais en 2015 et une mise en service échelonnée jusqu’en 2025.

Dans une interview accordée à un journal militaire – et repérée par la NZZ –, le brigadier Marcel Amstutz, commandant de la formation d’application des troupes de défense contre avions, estime que l’investissement nécessaire au programme Bodluv 2020 «dépasse largement le milliard de francs». Et de juger «réaliste» d’inscrire une première tranche de financement dans le programme d’armement 2017.

Alors que le ministre de la Défense, Ueli Maurer, a annoncé vendredi que l’adoption du message du Conseil fédéral sur le développement de l’armée – initialement attendu en juin – était repoussée à l’automne, les débats sur la définition des tâches et des priorités de la grande muette s’annoncent houleux. Avec – grosse pierre d’achoppement en perspective – le sort réservé aux 300 millions de francs qui devaient être versés chaque année pendant dix ans au fonds d’acquisition du Gripen. L’armée pourra-t-elle conserver cet argent et son budget de 5 milliards de francs, ou ces 300 millions devront-ils réintégrer le budget ordinaire de la Confédération? Les partis sont très divisés sur la question. Mais les partisans du programme Bodluv 2020 suivront le dossier de près.

Lui-même officier dans la DCA, le conseiller national Hans-Peter Portmann (PLR/ZH) estime que «ces 300 millions de francs annuels devraient être utilisés pour financer le programme Bodluv 2020.» Si le parlement devait priver l’armée de cet argent, poursuit-il, «une partie seulement du projet pourrait être financée dans les dix ans à venir, comme le Plan général du développement de l’armée le prévoit». En clair, le Zurichois estime que l’armée doit conserver ces 300 millions de francs annuels pour pouvoir accélérer le renouvellement de sa DCA.

«Compte tenu du fait que les Suisses ont refusé le Gripen et que nous avons désormais un trou dans la défense aérienne, le projet Bod­luv 2020 va effectivement remonter très vite à la surface, analyse son collègue de parti Hugues Hiltpold, membre de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national. Et l’idée d’utiliser une partie des 300 millions annuels prévus pour le Gripen pour financer le programme Bodluv 2020 sera certainement mise sur le tapis.» Pourtant, bien que fervent partisan du Gripen, le Genevois ne semble pas séduit par cette idée: «Selon moi, il n’y a que deux possibilités: soit les 300 millions sont maintenus dans un fonds pour l’acquisition d’un avion, soit on les reverse au budget de la Confédération. Je vois mal que l’armée puisse simplement les conserver pour financer divers projets.»

Membre du comité libéral «Non au Gripen», le conseiller national Roland Fischer (Vert’libéral/LU) est convaincu de l’importance du programme Bodluv 2020. Il rappelle que les lacunes de la défense anti­aérienne ont été identifiées dans le dernier Rapport de politique de sécurité. Lors de la dernière session parlementaire, il a d’ailleurs déposé une interpellation pour demander pourquoi la priorité avait été mise sur l’acquisition du Gripen plutôt que sur ce programme. Mais, pour ce qui est de son financement, il avance une autre piste, qui coupe la poire en deux: «Nous n’en sommes pas encore au stade de l’acquisition. Pour 2015 et 2016, il n’y a donc pas de raison que les 300 millions du Gripen restent dans le budget de l’armée. Mais à partir de l’exercice 2017, on pourrait imaginer d’utiliser une partie de cet argent pour un financement du programme Bod­luv 2020».

Une chose semble sûre: après le Gripen, la défense antiaérienne suisse risque de faire parler d’elle sous la Coupole dans les mois à venir.

Les débats sur la définition des tâches et des priorités de la grande muette s’annoncent houleux