Alors que la vendange 2012 s’apprête à commencer, la déprime prévaut dans les vignobles romands. En cause, la crise qui touche le marché bas de gamme: le prix du litre de chasselas romand – vin de pays issu des différentes AOC romandes – est en fort recul. Selon Jean Lauber, courtier en vins qui travaille notamment pour Coop et Denner, la grande distribution négocie «un prix inférieur à 2 francs». Il était compris entre 3,20 et 3,40 francs ces dernières années.

Cette situation difficile s’explique par l’addition de plusieurs facteurs: une baisse continue de la consommation (lire ci-dessous); une forte récolte en 2011 qui a rempli les stocks; l’effet du franc fort qui donne un avantage concurrentiel de 25% aux vins européens; enfin, l’attrait grandissant de la grande distribution pour le chasselas allemand, acheté en 2009 et 2010 pour compenser les petites récoltes de chasselas romand.

«Les grandes enseignes achètent du chasselas romand à la condition qu’il ne coûte pas plus cher que le chasselas allemand, qui se vend entre 1,50 et 1,60 euro le litre, reprend Jean Lauber. Or, pour couvrir ses frais de production, un vigneron suisse a besoin d’au moins 2,60 francs par litre. Si on veut éviter une catastrophe, les politiques doivent prendre des mesures très vite.»

La situation est particulièrement préoccupante pour les vignerons qui ont l’habitude de vendre leur vin en vrac au plus offrant, sans contrat sur la durée. «Ce sont les premiers exposés en cas de crise», juge Thierry Walz, directeur de la coopérative Uvavins à Morges. Sans débouchés pour la récolte qui arrive, beaucoup de producteurs n’auront pas d’autre choix que de déclasser leur chasselas en vin de table pour à peine 1 franc le litre.

Le dos au mur, la branche viticole multiplie les démarches pour amortir le choc. Le «José Bové» genevois Willy Crétigny et plusieurs dizaines de vignerons se rendront lundi à Berne pour manifester à l’occasion de l’ouverture de la session d’automne des Chambres fédérales. Il défendra la motion du conseiller national Oskar Freysinger (UDC/VS), qui demande de corriger le système d’attribution des contingents d’importation en privilégiant les négociants qui travaillent aussi avec les vins suisses.

La motion fait partie du catalogue de cinq mesures urgentes soumises mercredi par l’Interprofession de la vigne et des vins suisses (IVVS) au conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann. Les autres propositions visent à obtenir une aide de la Confédération pour renforcer la promotion, financer une opération d’assainissement des stocks et organiser une action «jus de raisin». Pour financer le tout, l’IVVS demande 15 millions de francs. Cela correspond à ce qu’apportait l’ancienne redevance sur les importations de 8 centimes par litre.

A plus long terme, l’interprofession imagine de proposer une correction à la baisse du contingentement globalisé d’importation de 170 millions de litres par année entré en vigueur en 2001. Une interpellation du conseiller national Hugues Hiltpold (PLR/GE) déposée en avril allait dans ce sens. Dans sa réponse, le 1er juin, le Conseil fédéral a avancé que cela impliquerait un «prix à payer» avec une augmentation du contingentement d’importation pour d’autres denrées alimentaires ou une diminution des droits de douane.

Le conseiller national et président de l’IVVS Laurent Favre (NE/PLR) estime que cette dernière possibilité mérite d’être évaluée sérieusement par la profession: «Réduire le contingentement de 20 millions de litres (12%) correspond à la diminution de la consommation de vin depuis 1990. En contrepartie, le droit de douane devrait diminuer en relation. Cela pourrait donner de l’air à la branche. De toute manière, nous poursuivrons une politique de haute qualité et de bonne gestion des quantités. Il n’y a pas d’autre alternative.»

Une baisse des droits de douane ne risque-t-elle pas de porter un coup fatal au vin en vrac? «A priori je ne pense pas, mais cela mérite une évaluation approfondie, précise le Neuchâtelois. D’une part, la quantité importée serait plus basse, d’autre part, les volumes hors contingent entreraient taxés à 3 francs le litre, donc plus chers pour l’importateur.»

Si le projet devait aboutir, ce qui pourrait prendre plusieurs années, le problème du vin bas de gamme ne serait pas réglé pour autant. Dans un contexte de concurrence internationale acharnée, il restera toujours plus cher que la concurrence. «En Allemagne, un ouvrier agricole touche 350 euros par mois, détaille Jean Lauber. Comment voulez-vous lutter?» Sans parler d’un autre handicap du vignoble romand: ses surfaces morcelées avec une topographie souvent peu favorable à la mécanisation du travail de la vigne.

Cette double spécificité explique l’extrême fragilité du chasselas romand, malgré les efforts très importants consentis pour diversifier l’encépagement et monter en gamme. En dix ans, la surface de la variété la plus cultivée en Suisse est passée de 5290 à 4000 hectares grâce notamment au programme de reconversion du vignoble soutenu par la Confédération. Les rendements au mètre carré ont également été revus à la baisse dans tous les cantons, avec des maxima inférieurs au 1,4 kg/m2 imposés par l’ordonnance fédérale sur la viticulture.

Blaise Duboux, vigneron-encaveur à Epesses, dans le canton de Vaud, plaide pour «la valorisation des AOC locales» qui permettra de monter en gamme avec un marché de vrac encadré strictement, avec des contrôles à la vigne pour éviter le dépassement des quotas de production. «Il y a des abus», dit-il, soulignant la nécessité de «restructurer le marché».

Le chasselas romand peut-il se relever face à tous ces vents contraires? Thierry Walz reste positif: «Aujourd’hui, la situation est très difficile. Il va falloir relancer le marché, cela peut prendre plusieurs années, surtout avec le franc fort. Avec des prix plus bas, on peut y arriver. Les consommateurs restent attachés à une production locale, j’en suis convaincu.»

«Nous poursuivrons une politique de haute qualité et de bonne gestion des quantités. Il n’y a pas d’alternative»