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L'aventure de Laurent Barotte: ranimer une horloge planétaire du XVIIIe

Une horloge planétaire du XVIIIe siècle en panne, appartenant au Musée Kunstkamera de Saint-Pétersbourg, a été confiée aux restaurateurs des écoles de Porrentruy et de Morteau.

Immatriculé en Russie, le camion est arrivé à Porrentruy en novembre dernier, après avoir transité par l'Europe du Nord et l'Allemagne. Le bahut transportait, dans une caisse mal stabilisée, un bijou du Musée Kunstkamera de Saint-Pétersbourg, dépendant du Musée Lomonosov et de l'Académie des sciences. Une horloge astronomique posée sur un socle, réalisée à Paris au XVIIIe siècle, transférée sur les bords de la Neva on ne sait pas trop comment, peut-être sur commande de Pierre le Grand.

L'objet est une sphère planétaire mouvante (avec six planètes effectuant leurs révolutions autour du Soleil), surmontée d'une horloge cubique complexe à quatre cadrans perpendiculaires, l'un affichant l'heure duodécimale et les phases de la Lune, un autre l'heure révolutionnaire décimale (un jour = 10 heures de 100 minutes, chacune valant 100 secondes), le troisième donnant le jour, le quantième et le mois, le dernier cadran annonçant l'heure de la marée dans 24 ports du monde distants de 15 degrés de longitude.

Un bijou en panne, «cédé» pour deux ans à la section horlogère du Centre professionnel de Porrentruy, officiellement – et pour ne pas froisser des Russes susceptibles – «pour être mis en valeur», dit le directeur de l'école, Jean Theurillat. «Un sacré défi», souligne le pendulier et enseignant Laurent Barotte.

Rien ne prédestinait l'horloge planétaire de la Kunstkamera à une villégiature en Ajoie. Jusqu'à ce qu'une coopérante en quête d'emploi, cherchant à intégrer le Jura aux festivités du tricentenaire de Saint-Pétersbourg, ne se rende dans cette ville en 2003. Devant l'horloge en panne naît le projet: confier cette pièce de musée aux experts horlogers de sa région jurassienne. «Un formidable challenge pour notre école», réagit Jean Theurillat lorsque son école d'horlogerie et de microtechnique de Porrentruy est sollicitée. Il envoie le pendulier Laurent Barotte à Saint-Pétersbourg ausculter l'objet. «J'avais toute latitude de refuser le défi, dit l'émissaire. Je savais aussi que si j'acceptais, c'était pour réussir.» Son diagnostic est sérieux: l'horloge et la sphère sont fortement endommagées, mais la remise en état est possible.

«Pour mener à bien le projet, j'ai senti qu'il fallait associer des compétences.» Le maître horloger fait appel au très réputé Lycée Edgar Faure de Morteau, en France voisine. Cet établissement est parfaitement complémentaire de son école bruntrutaine: Morteau privilégie l'histoire et l'art horloger, Porrentruy forme de remarquables rhabilleurs. L'osmose s'opère. Le mariage transfrontalier génère un atout non négligeable: les 145 000 euros nécessaires à la réparation (les Russes ne donnent aucun kopek) seront pris en charge par un programme européen Interreg. Le Jura met 31 700 francs de sa poche.

Une histoire mystérieuse

Après de longues tractations administratives, la sphère arrive en Suisse en novembre 2004. «Pour deux ans maximum: la législation russe sur les pièces de musée n'autorise pas plus.» Laurent Barotte hérite d'une pièce sans plan et sans pedigree. «Elle a été réalisée en deux fois, dit l'horloger. D'abord la sphère mouvante, dans la première partie du XVIIIe siècle. Puis le socle et la boîte horaire, pendant la période révolutionnaire. L'un des cadrans indique l'heure décimale, une mesure du temps en vigueur durant dix-huit mois, entre 1793 et 1795.»

L'horloge porte la signature de Joseph Dupressoir, répertorié dans le dictionnaire Tardy des horlogers comme ayant vécu à Paris et étant décédé en 1747. «Il y a un mystère, constate Laurent Barotte. Soit Dupressoir n'a pas réalisé l'entier de la pièce, soit il y a une lacune dans le dictionnaire.» On ne sait pas non plus quelle était la destination de l'objet. «Peut-être une commande de prestige! On ne sait pas non plus qui l'a acquise à Saint-Pétersbourg.» Elle finit au Musée Kunstkamera au milieu du XXe siècle. Représentante de l'institution, Tatiana Moïsseva, venue à Porrentruy en novembre, a avoué «ne pas être en mesure de retracer son itinéraire».

Quelle valeur pour ce «trésor»? «Les sphères comparables et les pendules complexes sont légion, mais celle-ci est certainement un objet unique, affirme Laurent Barotte. Ce n'est pas à proprement parler une belle pendule», ajoute-t-il au risque de passer pour un rabat-joie. Elle est toutefois très chère au cœur des Russes, qui l'ont installée dans le dôme du musée.

Pièces manquantes

Ce trésor ne fonctionne plus depuis longtemps. «La faute aux pièces abîmées ou manquantes, explique le restaurateur. L'échappatoire, la pièce centrale qui régule l'ensemble des systèmes, fait notamment défaut. Il mesure le temps avec une grande précision. Comprenant des pivots fragiles, il a pu être cassé. Ou peut-être l'a-t-on retiré, pour faire la démonstration du mouvement des planètes à vitesse accélérée.» La difficulté, pour le restaurateur, c'est à la fois de comprendre et calculer les données techniques, et «de refaire les pièces d'époque».

Si la complexité des mouvements permet aux horloges d'être précises, la sphère planétaire prend quelques libertés avec la réalité. Elle ne compte que six planètes (Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter et Saturne – Uranus n'a été découverte qu'en 1781 par Herschel), qui opèrent leurs révolutions de manière circulaire autour du Soleil, et non elliptique. «Il y a pourtant des sophistications remarquables: un système indique les éclipses de la Lune», relève Laurent Barotte.

«L'horloge de mes nuits»

Des experts extérieurs aux écoles de Porrentruy et de Morteau ont été sollicités. «Lorsqu'il manque une roue dans un train d'engrenage, la réparation est aisée, explique Laurent Barotte. Mais lorsqu'il faut plusieurs roues, des ponts pour les tenir, des leviers qui commandent des fonctions secondaires, l'équation est plus ouverte. C'est là que les connaissances additionnées d'experts deviennent importantes.»

Les yeux du restaurateur scintillent devant l'objet. «L'horloge hante mes nuits et nourrit mes rêves. Le travail est unique et magnifique, mais les délais sont courts. Je dois aussi m'appliquer à intégrer les élèves au travail; pas seulement à la fabrication des pièces, mais à la réflexion.»

«Valoriser notre savoir-faire»

Le directeur entend tirer parti du mandat russe pour sceller durablement la collaboration avec le lycée de Morteau et «valoriser notre école, Porrentruy et le savoir-faire de nos horlogers». «Au dernier concours de la haute horlogerie suisse, qui réunit toutes les écoles horlogères renommées, nos élèves ont décroché les premier, troisième et cinquième prix», énumère-t-il avec fierté.

Avant de rendre l'horloge planétaire au musée de Saint-Pétersbourg en novembre 2006, Jean Theurillat compte la présenter, en état de marche, d'abord à Porrentruy, puis à la foire de l'horlogerie de Bâle au printemps 2006.